Comme si leur faim était trop vite apaisée, et que leur ventre ne pût contenir tant de chair, ceux-ci ont appelé des bois ultramontains d’autres loups plus affamés[7], pour achever de nous dévorer. Les ossements sans sépulture de Trasimène, de Cannes, de Trebia, paraissent peu de chose auprès de ceux qui engraissent les rives et les champs de l’Adda, de la Mella, du Ronco et du Taro.
Dieu permet que nous soyons châtiés aujourd’hui par des peuples plus coupables que nous peut-être, de nos méfaits, de nos erreurs, de nos vices multipliés à l’infini. Un temps viendra où nous irons à notre tour ravager leurs territoires, si jamais nous devenons meilleurs, et si leurs crimes en arrivent à exciter l’indignation de éternelle Bonté.
Elles devaient sans doute avoir troublé la sérénité de Dieu, ces contrées que les Turcs et les Maures couvraient alors de viols, de meurtres, de rapines et de honte. Mais tous ces maux furent encore aggravés par la fureur de Rodomont. J’ai dit que Charles, dès qu’il eut reçu la nouvelle des ravages causés par lui, était accouru pour l’arrêter.
Il voit les malheureux coupés par morceaux joncher les rues ; les palais brûlés, les temples ruinés, une grande partie de la ville détruite. Jamais on ne vit de si cruels exemples de désolation : « — Où fuyez-vous, foule épouvantée ? N’en est-il point parmi vous qui ose contempler sa ruine, et qui ne comprenne qu’il ne vous restera plus de refuge si vous abandonnez si lâchement cette cité ?
« Donc, un homme seul, enfermé dans votre ville dont la ceinture de murailles l’empêche de fuir, pourra se retirer sans la moindre égratignure, après vous avoir tous tués ? — » Ainsi disait Charles, qui, enflammé de colère, ne pouvait supporter une telle honte. Il arrive enfin devant la grande cour du palais, où il voit le païen massacrer son peuple.
Là s’était retirée une grande partie de la population espérant y trouver du secours, car le palais était entouré de fortes murailles et approvisionné de munitions pour une longue défense. Rodomont, fou d’orgueil et de colère, s’était emparé à lui seul de toute la place. Dans son mépris de tels adversaires, il fait d’une main tournoyer son épée, et de l’autre il lance la flamme.
Il frappe les portes élevées et superbes de la royale demeure, et les fait résonner sous ses coups. La foule qui s’y est réfugiée et se croit déjà morte, fait pleuvoir sur lui du haut des remparts les créneaux et les pans de murs. Personne ne regarde à détruire ce beau palais, et les morceaux de bois, les pierres, les tables en marbre, les colonnes et les poutres dorées, qui ont coûté si cher à leurs pères et à leurs ancêtres, tombent tous à la fois.
Le roi d’Alger se tient sur la porte, étincelant sous le clair acier qui lui recouvre la tête et le buste. Ainsi, le serpent sorti des ténèbres, après avoir dépouillé sa vieille peau, et fier de sa nouvelle écaille, se sent redevenu jeune et plus vigoureux que jamais. Il fait vibrer son triple dard, le feu brille dans ses yeux, et, partout où il passe, tous les autres animaux lui font place.
Les rochers, les créneaux, les poutres, les flèches, les arbalètes, et tous les autres objets qui tombent sur le Sarrasin, ne peuvent ralentir sa main sanguinaire, qui ne cesse de secouer, de tailler, de mettre en pièces la grande porte. Il y fait une telle ouverture, qu’on peut facilement voir au travers que la cour est pleine de gens dont le visage est empreint des couleurs de la mort.
On entend retentir, sous les voûtes élevées et spacieuses, les cris et les lamentations des femmes qui se frappent le sein et courent à travers le palais, pâles et gémissantes ; elles embrassent le seuil des appartements et les lits nuptiaux qu’elles devront bientôt abandonner aux barbares. C’est dans ce péril extrême qu’arrive le roi suivi de ses barons.