Bien que Griffon ne fût pas venu pour cela, il accepta l’invitation ; il ne refusait jamais, quand il en avait l’occasion, de montrer son courage. Il interrogea son hôte sur le motif de cette fête. Il lui demanda si c’était une solennité qu’on renouvelait chaque année, ou bien une nouvelle idée du roi pour éprouver la valeur de ses sujets.
Le chevalier répondit : « — La belle fête se reproduira désormais toutes les quatre lunes. Celle-ci est la première de toutes, et jamais on n’en a encore donné de semblable. Elle est fondée en mémoire de la délivrance de notre roi, dont la vie fut miraculeusement sauvée en un pareil jour, après quatre mois passés dans les angoisses et les pleurs, et la mort devant les yeux.
« Mais, pour vous raconter plus à fond cette histoire, je vous dirai que notre roi, qui s’appelle Norandin, avait, depuis de longues années, le cœur enflammé pour la charmante fille du roi de Chypre, qui surpasse toute autre belle. Ayant fini par l’obtenir pour femme, il s’en revenait avec elle, en compagnie de dames et de chevaliers, et se dirigeait droit vers la Syrie.
« Nous étions déjà loin du port, voguant à pleines voiles sur l’orageuse mer de Carpathes, lorsque nous fûmes assaillis par une si horrible tempête, qu’elle épouvanta notre vieux pilote lui-même. Trois jours et trois nuits nous errâmes sur les ondes menaçantes, poussés de côté et d’autre. Nous abordâmes enfin, harassés de fatigue et les vêtements trempés d’eau, sur une terre aux rives fraîches, aux collines ombreuses et verdoyantes.
« Tout joyeux, nous fîmes déployer les tentes et les courtines entre les arbres ; on apprêta les feux et les cuisines, et des tapis nous servirent de tables. Pendant ce temps, le roi parcourait les vallées voisines et fouillait les parties les plus secrètes du bois, pour voir s’il ne trouverait pas quelques chèvres, quelques daims ou quelques cerfs. Deux serviteurs le suivaient, portant son arc.
« Pendant que, heureux de nous reposer, nous attendions que notre seigneur revînt de la chasse, nous vîmes venir à nous, accourant le long du rivage, l’Ogre, ce terrible monstre. Dieu vous garde, seigneur, de voir jamais de vos yeux la face horrible de l’Ogre ! Il vaut mieux le connaître par ouï-dire que s’en approcher de façon à le voir.
« Rien ne peut lui être comparé, tellement il est long, tellement sa grandeur est démesurée. A la place d’yeux, il a sous le front deux excroissances d’os, semblables à des champignons pour la couleur. Il venait vers nous, comme je vous dis, le long du rivage, et il semblait que c’était une petite montagne qui se mouvait. Il montrait hors de sa gueule deux défenses comme celles du porc ; il avait le museau allongé et le sein plein de bave et de saleté.
« Il vint en courant, tenant son museau comme le chien braque quand il suit une piste. A cette vue, nous nous enfuîmes tous, éperdus, là où nous chassait la peur. Il nous servait de peu qu’il fût aveugle, car, en flairant le sol, il semblait mieux guidé par son odorat que s’il avait vu le jour. Il eût fallu des ailes pour fuir.
« Nous courions de çà, de là ; mais en vain nous essayions de le fuir, il était plus rapide que le vent d’autan. De quarante personnes, à peine dix se sauvèrent à la nage sur le navire. Le monstre aveugle, après avoir saisi les autres, les mit en paquet, les uns sous son bras, les autres sur sa poitrine ; il en remplit également une vaste gibecière qui lui pendait au flanc, comme à un berger.
« Puis il nous emporta dans sa tanière creusée au milieu d’un écueil sur le rivage, et qui était en marbre aussi blanc qu’une feuille de papier sur laquelle il n’y aurait encore rien d’écrit. Là habitait avec lui une matrone au visage accablé de douleur et de deuil. Elle était entourée de dames et de damoiselles de tout âge, de toute condition, les unes laides, les autres belles.