« Le jour venu, et la porte ayant été ouverte, le roi apprit, — et ce fut la femme de l’Ogre qui le lui raconta, — que sa dame était partie, et comment elle avait été délivrée. Il en rendit grâces à Dieu et jura, puisqu’elle avait échappé à un si misérable sort, de la rejoindre partout où elle serait cachée, à l’aide de son épée, de ses prières ou de ses trésors.
« Plein de joie, il se mêle au troupeau et gagne les verdoyants pâturages. Là, il attend que le monstre se soit allongé sur l’herbe pour dormir à l’ombre ; puis il marche tout le jour et toute la nuit. Sûr enfin que l’Ogre ne peut l’atteindre, il monte à Satalie sur un navire, et arrive en Syrie, il y a maintenant trois mois.
« A Rhodes, à Chypre, par les cités et les châteaux de l’Afrique, de l’Égypte et de la Turquie, le roi fit chercher la belle Lucine. Jusqu’à avant-hier, il n’avait pu retrouver ses traces. Enfin, avant-hier, il reçut de son beau-père la nouvelle que Lucine était arrivée saine et sauve auprès de lui à Nicosie, après avoir lutté contre de nombreux vents contraires.
« C’est en réjouissance de cette bonne nouvelle que notre roi a institué cette belle fête. Il a voulu que toutes les quatre lunes il s’en donnât une semblable, pour rappeler le souvenir des quatre mois qu’il a passés sous des vêtements de peau, au milieu du troupeau de l’Ogre, et pour célébrer l’anniversaire du jour, — et ce sera demain, — où il s’échappa d’un si grand danger.
« Ce que je viens de vous raconter, je l’ai vu en partie, et j’ai entendu raconter le reste par quelqu’un qui avait été témoin de tout, je veux dire par le roi lui-même, qui était resté prisonnier pendant les calendes et les ides, jusqu’à ce qu’il réussît à sortir heureusement de cette lutte. Et si vous en entendez jamais donner une autre version, vous direz à celui qui l’aura faite qu’il est mal instruit. — » C’est ainsi que le gentilhomme apprit à Griffon la cause mémorable de la fête.
Les chevaliers passèrent une grande partie de la nuit à discourir sur ce sujet, et conclurent que le roi avait montré un grand amour, un beau dévouement et une grande habileté. Puis, après s’être levés de table, ils se retirèrent dans de beaux et bons appartements. Le lendemain matin, au jour serein et clair, ils furent réveillés au bruit de l’allégresse générale.
Les tambours et les trompettes parcourent la ville, appelant les habitants sur la grande place. Dès qu’ils entendent les rues retentir du bruit des chars et des hennissements des chevaux, Griffon endosse ses armes blanches. On en trouverait rarement de pareilles ; la blanche fée les avait trempées de sa propre main, et les avait rendues impénétrables et enchantées.
Le chevalier d’Antioche, plus que tout autre vil, s’arme aussi et lui tient compagnie. Leur hôte prévenant leur avait fait préparer des lances solides et fortes, grosses comme des antennes. Lui-même les accompagne sur la place, escorté de nombreux parents et après avoir mis à leur service des écuyers à cheval et à pied.
Ils arrivèrent sur la place et se tinrent à l’écart, ne voulant point parader dans la lice, mais examiner de leur mieux les beaux enfants de Mars qui arrivaient seuls, ou par groupe de deux ou de trois. Ils portaient des couleurs joyeuses ou tristes, pour indiquer à leur dame l’état de leur cœur ; la façon dont ils portaient leur cimier, ou dont ils avaient fait peindre leur écu, indiquait si l’amour leur était doux ou cruel.
A cette époque, les Syriens avaient coutume de s’armer comme les chevaliers du Ponant. Ils avaient pris probablement cette habitude au voisinage continuel des Français, qui possédaient alors la terre sainte où s’incarna le Dieu tout-puissant, et qu’aujourd’hui les chrétiens, orgueilleux et misérables, laissent, à leur honte, aux mains des chiens d’infidèles.