Je vous raconterai cela plus loin ; j’aime mieux vous parler maintenant de Griffon. A son arrivée, plus d’une lance avait déjà été rompue, plus d’un coup de pointe ou de taille avait été donné. Huit des plus chers et des plus fidèles amis du roi avaient formé une association. C’étaient tous de jeunes seigneurs fort habiles sous les armes, et de familles illustres.
Ils devaient, pendant tout un jour, tenir en champ clos contre tous ceux qui se présenteraient, d’abord avec une lance, puis avec l’épée et la masse, jusqu’à ce qu’il plût au roi de faire cesser le jeu. Il arrivait bien parfois que les cuirasses étaient traversées dans ces jeux, où l’on se battait avec autant d’ardeur que s’il se fût agi d’ennemis mortels. Il est vrai que le roi pouvait séparer les combattants quand il voulait.
Le chevalier d’Antioche, homme sans jugement — le couard se nommait Martan — comme s’il eût, au contact de Griffon, acquis la force de ce dernier, entre avec audace dans la lice ; puis, se retirant dans un coin, il attend la fin d’une belle joute engagée entre deux chevaliers.
Le sire de Séleucie, un des huit qui devaient soutenir la lutte, combattait en ce moment contre Ombrun. Il le frappe au beau milieu du visage d’un tel coup de pointe, qu’il l’étend mort. Ce fut pour tous grand’pitié, car on le tenait pour bon chevalier. Non seulement on l’estimait pour son courage, mais on n’en aurait pas trouvé de plus courtois dans tout le pays.
Ce voyant, Martan eut peur qu’il ne lui arrivât pareil sort. Revenant à sa nature première, il commença à songer comment il pourrait fuir. Griffon, qui se tenait près de lui et en prenait soin, le pousse, après l’avoir encouragé par ses paroles et ses gestes, contre un gentil guerrier qui s’était avancé dans l’arène ; comme le chien qu’on pousse contre le loup,
Et qui s’approche derrière lui à dix ou vingt pas, puis s’arrête et regarde, en aboyant, son adversaire qui fait grincer ses dents menaçantes, et dont un horrible feu embrase les yeux : ainsi le lâche Martan, en présence de tous ces princes et de cette vaillante noblesse, évite la rencontre, et fait volte-face à droite.
Il eût pu en rejeter la faute sur son cheval qui aurait porté tout le poids de l’excuse ; mais à la façon dont il se servit de son épée, Démosthènes lui-même aurait renoncé à le défendre. Il semble qu’il est armé de carton et non de fer, tellement il craint d’être blessé par le moindre coup. Enfin il prend la fuite, troublant l’ordre de la fête, au milieu des éclats de rire de la foule.
Les applaudissements ironiques, les huées de la populace s’élèvent derrière lui. Comme le loup pourchassé, Martan se réfugie en toute hâte dans son logement. Griffon est resté dans la lice. Il lui semble que la honte de son compagnon rejaillit sur lui et le souille. Il voudrait être au milieu des flammes, plutôt que de se trouver en un lieu semblable.
Le feu de la colère, qui lui embrase le cœur, envahit son visage, comme si toute cette honte était sienne. Il voit que le peuple s’attend à ce que ses actes porteront la même marque que ceux de son compagnon. Il faut donc que son courage apparaisse plus clair que la flamme d’une lampe, car s’il bronche d’un pouce, d’un doigt, on dira, sous l’influence de la mauvaise impression, qu’il a reculé de six brasses.
Déjà Griffon, qui avait peu l’habitude d’hésiter sous les armes, tenait sa lance appuyée sur la cuisse. Il pousse son cheval à toute bride, et après un léger temps de galop il abaisse la lance et en porte un coup formidable au baron de Sidonie, qui roule à terre. Chacun se lève étonné, car on s’attendait à un résultat tout contraire.