Les huit chevaliers qui devaient tenir contre tous, et qui n’avaient pu lutter contre un seul, étaient sortis un à un de la lice. Les autres, qui étaient venus pour les combattre, restaient sans adversaire, Griffon étant venu se jeter au milieu de la mêlée, et ayant accompli à lui seul ce que tous devaient faire contre huit.

La fête avait donc duré très peu, car tout s’était accompli en moins d’une heure. Mais Norandin, pour prolonger les jeux et les continuer jusqu’au soir, descendit de son estrade, fit débarrasser la lice, et divisant en deux troupes tous les chevaliers, les accoupla suivant leurs prouesses et leur rang, et l’on recommença une nouvelle joute.

Cependant Griffon était retourné à son logis, plein de colère et de rage, et plus accablé de la honte de Martan que satisfait de l’honneur d’avoir vaincu lui-même. Pour se disculper de l’opprobre qu’il a encouru, Martan invente toutes sortes de mensonges, et son impudente et rusée compagne lui vient en aide de son mieux.

Qu’il le crût ou non, le jeune chevalier accepta ses excuses ; mais il jugea prudent de partir sur-le-champ sans en rien dire à personne, dans la crainte que le peuple, s’il voyait Martan reparaître, ne vînt à se soulever aussitôt. Suivant une rue courte et déserte, ils sortirent de la ville.

Griffon, soit que son cheval fût fatigué, soit que lui-même sentît le sommeil appesantir ses paupières, s’arrêta à la première hôtellerie qu’ils trouvèrent, bien qu’ils n’eussent pas marché plus de deux milles. Il retira son casque, se désarma complètement et fit enlever aux chevaux la selle et la bride. Puis, s’étant enfermé seul dans une chambre, il se déshabilla et se mit au lit pour dormir.

Il n’eut pas plus tôt la tête basse, qu’il ferma les yeux et qu’il fut pris d’un sommeil si profond, que jamais blaireau ni loir ne dormirent de telle sorte. Pendant ce temps, Martan et Origile, étant à se promener dans un jardin voisin, ourdirent la plus étrange trahison qui soit jamais venue à l’esprit humain.

Martan propose d’enlever le destrier, les habits et les armes de Griffon, et d’aller se présenter au roi comme étant le chevalier qui avait accompli tant de prouesses pendant le tournoi. L’exécution suit de près la pensée. Il prend le destrier plus blanc que le lait, et se couvre du cimier, de l’écu, des armes, du pourpoint, enfin de tous les vêtements blancs de Griffon.

Il arrive, suivi des écuyers et de la dame, sur la place où toute la population était encore, juste au moment où finissent les passes d’armes. Le roi ordonne de chercher le chevalier dont le cimier est orné de plumes blanches, qui porte une blanche armure, et dont le coursier est également blanc. Il ignorait en effet le nom du vainqueur.

Le misérable qui était revêtu des vêtements qui ne lui appartenaient pas, semblable à l’âne couvert de la peau du lion, s’avance vers Norandin, à la place de Griffon, dès qu’il entend l’ordre concernant celui-ci, et auquel il s’attendait. Le roi se lève et vient d’un air courtois à sa rencontre ; il l’entoure de ses bras, l’embrasse, et le fait asseoir à ses côtés. Il ne se contente pas de le combler d’honneurs et d’éloges, il veut que le bruit de sa valeur retentisse en tous lieux.

Il fait publier, au son des trompettes, le nom du vainqueur du tournoi, et ce nom indigne se répand sur toutes les estrades et est répété dans toutes les bouches. Le roi veut qu’il chevauche à ses côtés quand le cortège retourne au palais ; il lui prodigue de telles faveurs, qu’il n’aurait pas plus fait si c’eût été Hercule ou Mars.