Celui qui fut un réceptacle de tous les vices répondit : « — Puissant seigneur, je ne saurais dire qui il est, car je l’ai trouvé par hasard sur la route d’Antioche. Son air m’avait convaincu qu’il était digne de m’accompagner. Je ne lui ai jamais vu faire d’autre prouesse que celle par laquelle il s’est si tristement signalé aujourd’hui.
« J’en ai été si indigné, qu’il s’en est peu fallu, pour le punir de sa lâcheté, que je ne le misse hors d’état de toucher jamais lance ni épée. Mais j’ai été retenu non par pitié de lui, mais par le respect du lieu où j’étais, et par celui que je dois à Votre Majesté. Cependant, je ne veux pas qu’il puisse se vanter d’avoir été, ne fût-ce qu’un jour ou deux, mon compagnon.
« Il me semble que j’en serais moi-même méprisable, et ce serait un poids éternel qui pèserait sur mon cœur, si, pour la honte du métier des armes, je le voyais s’éloigner de nous impuni. Au lieu de le laisser partir, vous me satisferez en le faisant pendre aux créneaux. Ce sera une œuvre louable et digne de votre Seigneurie, et de nature à servir d’exemple à tous les lâches. — »
Origile, sans sourciller, s’empressa d’appuyer les paroles de son Martan. « — Non, — répond le roi, — son action n’est pas si grave qu’à mon avis il y aille de la tête. Je veux, pour le punir, le livrer à la population, pour qui ce sera une nouvelle fête. — » Aussitôt il fait venir un de ses barons et lui dicte ses ordres.
Ce baron, après avoir pris avec lui un grand nombre d’hommes d’armes, va se poster avec eux à la porte de la ville. Là, il les place en silence, et il attend l’arrivée de Griffon. Aussitôt que ce dernier est entré, il est saisi à l’improviste entre les deux ponts, et pris sans qu’il puisse faire de résistance. Puis, après avoir été abreuvé d’outrages et d’affronts, il est enfermé dans un obscur cachot jusqu’au jour.
A peine le soleil, à la crinière dorée, eut-il quitté le sein de l’antique nourrice, et eut-il commencé à chasser l’ombre des plages Alpines et à en éclairer les sommets, que le vil Martan, craignant que Griffon ne dévoilât la vérité et ne rejetât la faute sur qui l’avait commise, prit congé du roi et se hâta de partir,
Donnant pour excuse à l’insistance du roi, qu’il n’était pas préparé à un tel spectacle. Outre le prix de sa prétendue victoire, le roi reconnaissant lui avait fait de nombreux dons. Il lui avait même remis un écrit authentique, où les éloges les plus grands lui étaient prodigués. Laissons-le aller, car je vous promets qu’il recevra une récompense selon son mérite.
Griffon, accablé d’injures, fut traîné sur la place qui se trouvait pleine de monde. On lui avait enlevé son casque et sa cuirasse, on l’avait laissé par dérision en chemise, et comme si on le conduisait à la boucherie, on l’avait mis sur un char élevé, traîné lentement par deux vaches exténuées par un long jeûne et par la fatigue.
Tout autour de l’ignoble attelage, les vieilles hideuses et les putains éhontées accouraient, guidant tour à tour la marche du cortège, et criblant le malheureux de leurs sarcasmes mordants. Les petits enfants montraient encore plus d’acharnement, car outre les paroles brutales et infamantes qu’ils lui adressaient, ils l’auraient tué à coups de pierres, si des gens plus sages ne l’avaient défendu.
Les armes qui avaient causé la méprise dont il était victime, attachées derrière le char, traînaient dans la fange, et c’était pour elles un supplice mérité. Le char s’étant arrêté devant un tribunal, Griffon s’entendit reprocher comme sienne l’ignominie d’un autre, et vit sous ses yeux le crieur public l’annoncer en tous lieux.