En ce moment, un chevalier brutal, sans respect pour son prince, transperce d’un coup de lance la poitrine sans défense du malheureux suppliant. Cet acte barbare et déloyal irrite d’autant plus Zerbin, qu’il voit le jeune homme tomber sous le coup, pâle et évanoui, et le considère comme mort.
Indigné et chagrin tout à la fois, il dit : « — Tu ne resteras pas sans vengeance. — » Et plein de courroux, il se retourne vers le chevalier qui a commis le meurtre ; mais celui-ci prenant l’avance, se dérobe à sa colère et s’enfuit. Cloridan, voyant Médor par terre, s’élance hors du bois et se montre à découvert.
Il jette son arc, et se précipite plein de rage, l’épée à la main, au milieu des ennemis, plutôt pour mourir que dans la pensée de tirer une vengeance qui le satisfasse. Bientôt, sous les coups de tant d’épées, son sang rougit le sable, et se sentant près d’expirer, il se laisse tomber à côté de son cher Médor.
Les Écossais suivent leur chef qui marche à travers la forêt profonde, tout chagrin d’avoir laissé l’un des deux Sarrasins mort et l’autre à peine vivant. Depuis longtemps, le jeune Médor est étendu sur le gazon, et son sang s’échappe d’une si large blessure, que sa vie va s’éteindre, s’il ne survient pas quelqu’un pour lui porter secours.
Le hasard conduit près de lui une damoiselle, aux vêtements semblables à ceux d’une humble bergère, mais à l’air noble, au visage ravissant, aux manières à la fois hautaines et pleines de courtoisie. Il y a si longtemps que je ne vous en ai plus parlé, qu’à peine devrez-vous la reconnaître. C’est Angélique, si vous ne le savez pas ; c’est la file altière du grand khan de Cathay.
Depuis qu’Angélique a recouvré l’anneau que Brunel lui avait dérobé, son assurance et son orgueil sont devenus tels, qu’elle tient en mépris le monde entier. Elle s’en va seule, et n’accepterait pas pour compagnon le chevalier le plus fameux de l’univers. Elle s’indigne en songeant qu’elle a donné jadis le titre d’amant à Roland et à Sacripant.
Mais celle de ses faiblesses dont elle se repent le plus, c’est d’avoir voulu autrefois du bien à Renaud. Elle se considère comme avilie d’avoir porté si bas ses regards. Amour voyant tant d’arrogance ne veut pas la supporter plus longtemps. Il se place à l’endroit où gît Médor, et attend la belle au passage, une flèche toute prête sur son arc.
Quand Angélique voit le jouvenceau se traîner languissant et blessé, et, quoique près de la mort, se plaindre plutôt de ce que son roi soit sans sépulture que de son propre mal, elle sent une pitié inaccoutumée pénétrer jusqu’au fond de sa poitrine, par une porte inusitée. Son cœur, jusque-là si dur, devient tendre et sensible, surtout après que Médor lui a raconté son aventure.
Rappelant à sa mémoire les secrets de la chirurgie qu’elle a apprise jadis dans l’Inde, où cette science est considérée comme si noble et si digne de grands éloges, que le père la transmet en héritage à son fils sans y presque rien changer, elle se dispose à employer le suc des herbes pour conserver le blessé à la vie.
Elle se souvient qu’en traversant une agréable prairie, elle a vu une herbe, soit dictame, soit panacée, ou toute autre plante de même vertu, qui arrête le sang, calme la douleur des blessures et prévient tout danger. Elle la trouve non loin de là, la cueille, et revient à l’endroit où elle a laissé Médor.