Je veux vous parler de Marphise, d’Astolphe, d’Aquilant, de Griffon et des autres qui, la mort devant les yeux, sont livrés à la fureur de la mer dont ils ne peuvent se garantir. La fortune, de plus en plus arrogante, redouble ses menaces et ses colères, et bien qu’elle dure depuis trois jours, elle ne semble pas prête à s’apaiser.

L’onde ennemie et le vent toujours plus féroce ont brisé le gaillard d’arrière et la galerie. Le pilote fait couper et jeter à la mer les débris que l’ouragan laisse debout. L’un, dans sa cabine, se tient courbé sur la carte, cherchant, à la lumière d’une petite lanterne, le chemin à suivre ; l’autre visite la cale avec une torche.

Celui-ci se tient à la poupe, celui-là à la proue, devant la clepsydre, et regarde, à chaque demi-heure, combien on a fait de chemin, et quelle direction l’on suit. Puis, tous les matelots sont réunis sur le pont du navire, où ils tiennent conseil sous la présidence du patron, et donnent chacun leur avis.

L’un dit : «  — Nous sommes arrivés sous Limisso, si j’en juge par les bas-fonds. —  » L’autre soutient qu’on est près des rocs aigus de Tripoli, où la mer brise la plupart des navires ; un troisième s’écrie : «  — Nous courons nous perdre sur la côte de Satalie, objet d’effroi et de regrets pour plus d’un nocher. —  » Chacun parle selon son opinion ; mais tous sont oppressés et tourmentés d’une même crainte.

Le troisième jour, le vent les secoue avec plus de violence, et la mer frémit encore plus furieuse ; une lame brise et emporte le gouvernail ; une autre enlève d’un même coup la barre et celui qui la tient. Il faudrait avoir le cœur de marbre et plus dur que l’acier, pour ne pas être effrayé à un tel moment. Marphise, qui jusque-là n’avait jamais connu la crainte, a avoué, depuis, que ce jour-là elle eut peur.

Tous font des vœux de pèlerinage au mont Sinaï, à Galice, à Chypre, à Rome, au Saint-Sépulcre, à la Vierge d’Utine et à d’autres lieux célèbres. Cependant le malheureux navire, à moitié fracassé, est soulevé jusqu’au ciel ou plongé au fond de la mer. Pour moins le fatiguer, le patron avait fait couper le mât d’artimon.

Les ballots, les caisses, et tous les objets les plus lourds, sont jetés par-dessus la proue et la poupe ; les cabines, les magasins et les riches marchandises qu’ils renferment deviennent la proie des ondes. Les uns travaillent aux pompes, et cherchent à rejeter dans la mer l’eau qui remplit le navire ; les autres réparent dans la cale les endroits où la mer a causé des avaries.

Au bout de quatre jours passés au milieu de ces fatigues et de ces angoisses, ils étaient au bout de leurs forces, et la mer en aurait eu complètement raison, pour peu que sa fureur eût continué. Mais la vue du feu Saint-Elme, qui vint se poser sur la corniche de la proue — car ils n’avaient plus ni mâts ni antennes — leur fit espérer une prochaine accalmie.

A la vue de la flamme éclatante, les navigateurs s’agenouillèrent tous, et les yeux humides de larmes, la voix tremblante, ils implorèrent une mer tranquille. La tempête cruelle, jusqu’alors si tenace, s’arrêta soudain ; le mistral et l’aquilon laissèrent le navire en paix ; et le vent du Sud-Ouest régna seul sur la mer.

Il sortait avec tant de force de sa noire caverne, et produisait sur la surface de la mer agitée un courant si rapide, qu’il entraînait le navire plus rapidement que le faucon emporté sur ses ailes. Le nocher craignait déjà de le voir poussé jusqu’à la fin du monde, ou rompu en mille pièces et submergé.