Il se dirige en toute hâte vers le marais qui était couvert d’une épaisse forêt de roseaux verdoyants, comptant y tuer le paladin en l’attaquant par derrière. Il espère, en effet, le faire tomber dans le filet qu’il tenait caché dans la poussière, comme il avait déjà fait des autres voyageurs que leur mauvais destin avait amenés dans ces lieux.
Dès que le paladin le voit venir, il arrête son destrier, craignant qu’il ne donne du pied dans les filets dont lui avait parlé le bon vieillard. Là il a recours à son cor. Le son de celui-ci fait son effet habituel ; le géant, en l’entendant, est frappé au cœur d’une terreur telle, qu’il se met à fuir.
Astolphe sonne, tout en regardant attentivement autour de lui, car il lui semble toujours que le filet s’ouvre pour le saisir. Quant au félon, il s’enfuit sans voir où il va, car il a les yeux aussi troublés que le cœur. Sa terreur est si grande, qu’il ne reconnaît plus son chemin, et trébuche dans son propre filet qui se resserre, l’enlace tout entier et le renverse à terre.
Astolphe qui voit tomber le colosse, rassuré sur son propre compte, accourt en toute hâte. Descendu de cheval, l’épée en main, il s’avance pour venger la mort de mille malheureux. Mais il lui semble que tuer un homme enchaîné lui sera reproché comme une lâcheté plutôt que compté comme un acte de courage. Il voit en effet que le géant a les bras, les pieds et le cou liés de telle sorte qu’il ne peut faire un mouvement.
Le filet avait été jadis fait par Vulcain d’un fil d’acier très subtil, mais avec un art tel qu’on aurait perdu sa peine à chercher à en dénouer la moindre partie. C’était celui qui avait lié les pieds et les mains de Vénus et de Mars. Le jaloux l’avait fait dans l’unique intention de les saisir tous les deux ensemble au lit.
Mercure le vola plus tard au forgeron, lorsqu’il voulut s’emparer de Chloris, de Chloris la belle, qui voltige par les airs derrière l’Aurore, au lever du soleil, et s’en va répandant les lis, les roses et les violettes contenus dans les pans de sa robe. Mercure guetta tellement cette nymphe, qu’un jour il la saisit dans l’air avec le filet.
Il paraît que la déesse fut prise en volant près de l’endroit où le grand fleuve d’Éthiopie entre dans la mer. Le filet fut ensuite conservé pendant plusieurs siècles à Canope, dans le temple d’Anubis. Trois mille ans après, Caligorant l’enleva du lieu consacré. Le voleur impie emporta le filet, après avoir brûlé la ville et dépouillé le temple.
Il sut l’installer sur le sable de telle façon que tous ceux auxquels il faisait la chasse venaient y donner en plein. A peine l’avaient-ils touché, qu’il leur liait le cou, les pieds et les bras. Astolphe, après en avoir enlevé une chaîne, lia les mains, les bras et la poitrine du félon de façon qu’il ne pût pas se dégager, puis il le laissa se lever,
Après l’avoir serré dans de nouveaux nœuds. Le géant était devenu plus doux qu’une damoiselle. Astolphe se décide à l’emmener avec lui, et à le montrer par les villas, les cités et les châteaux. Il emporte aussi le filet dont ni lime ni marteaux ne surent jamais égaler la perfection. Il en charge son prisonnier qu’il traîne en triomphe, enchaîné après lui.
Il lui donne encore à porter son casque et son écu, comme s’il eût été son valet. Puis il poursuit sa route, et partout où il passe on est plein de joie en voyant qu’on peut désormais voyager en sûreté. Astolphe s’en va jusqu’à ce qu’il arrive près des sépulcres de Memphis, de Memphis fameux par ses pyramides. La populeuse cité du Caire se voit à l’opposé.