« Et si je me suis montrée jusqu’ici impitoyable et cruelle comme toutes mes compagnes, je puis dire que c’est parce que je n’ai pas eu l’occasion de faire éclater ma pitié. Mais je serais plus enragée qu’un tigre, et j’aurais le cœur plus dur qu’un diamant, si ta beauté, ton courage et ta grâce ne m’avaient enlevé toute ma rudesse.
« Si la loi qui a été établie contre les étrangers n’était pas la plus forte, je n’hésiterais pas à racheter, au prix de ma mort, ta vie bien plus méritante que la mienne. Mais il n’est personne ici d’un rang assez élevé, qui puisse te donner une libre assistance ; et ce que tu demandes encore, bien que ce soit peu de chose, il sera difficile de l’obtenir.
« Cependant je verrai à faire que tu l’obtiennes, et que tu aies cette satisfaction avant de mourir ; mais je crains bien que tu n’en retires qu’un surcroît de tourments en rendant ton agonie plus longue. — » Elban répliqua : « — Quand bien même j’aurais à me mesurer contre dix chevaliers armés de toutes pièces, je me sens un tel courage, que j’ai le ferme espoir de me sauver et de les tuer tous, fussent-ils armés de pied en cap. — »
« Alexandra ne répondit à cela que par un profond soupir, et se retira, emportant au cœur mille aiguillons amoureux, dont les blessures étaient inguérissables. Elle s’en vint trouver sa mère, et lui signifia sa volonté de ne pas laisser mourir un chevalier qui paraissait assez fort pour donner, à lui seul, la mort à dix autres.
« La reine Orontée fit rassembler son conseil, et dit : « — Il nous importe de confier la garde de notre port et de nos rivages au meilleur champion que nous puissions trouver. Pour connaître celui que nous devrons choisir, il faut que nous l’éprouvions à son arrivée, afin de ne pas, à notre grand détriment, donner le pouvoir à un lâche, et mettre un vaillant à mort.
« Je demande, si cela vous paraît bon comme à moi, qu’à l’avenir tout chevalier que la fortune aura poussé sur notre rivage, puisse, s’il le veut, au lieu d’être immolé tout d’abord, combattre contre nos dix champions. S’il est assez fort pour les vaincre tous, il aura la garde du port et de la population.
« Je parle ainsi parce que nous avons en ce moment un prisonnier qui, paraît-il, s’offre à vaincre dix adversaires. Si, à lui seul, il vaut plus que les dix autres, il est très juste, par Dieu, qu’on lui accorde sa demande. Dans le cas contraire, il recevra une juste punition de sa témérité. — » Orontée cessa alors de parler, et ce fut une des plus anciennes qui lui répondit.
« — La principale raison qui nous poussa à recourir au commerce des hommes ne fut pas la défense de ce royaume ; nous n’aurions pas eu besoin pour cela de leur concours, car nous aurions très bien pu suffire à nous protéger nous-mêmes, et nous saurions encore le faire si nous ne craignions pas de voir notre postérité s’éteindre un jour.
« C’est parce que nous ne pouvions pas avoir de postérité sans leur concours, que nous les avons admis à nos côtés, mais à la condition qu’ils ne seraient jamais plus d’un contre dix d’entre nous, afin qu’ils ne pussent nous dominer. Nous avons fait cela pour avoir d’eux des enfants, et non pour le besoin de notre défense. Leur vaillance ne servirait à rien pour ce qu’ils ont à faire, et nous serait dangereuse ou inutile pour le reste.
« Avoir au milieu de nous un homme si puissant, est entièrement contraire à notre but principal. S’il peut, à lui seul, donner la mort à dix hommes, combien de femmes ne fera-t-il pas taire d’un signe ? Si nos dix champions avaient été aussi forts, ils nous auraient enlevé le pouvoir dès le premier jour. Ce n’est pas un bon moyen de conserver le pouvoir que de donner des armes à plus forts que nous.