Enfin Zerbin laisse reposer sa langue, puisqu’il lui sert peu de parler. Ce qu’elle lui a dit lui a tellement rempli le cœur de jalousie, que, pour retrouver Isabelle ou seulement pour la voir, il aurait traversé le feu. Mais il ne peut aller plus vite qu’il ne plaît à la vieille, car il l’a promis à Marphise.

Aussi, elle conduit Zerbin où il lui plaît, à travers des chemins solitaires et étranges. Mais tout en gravissant les montagnes ou en descendant les vallées, ils ne se regardent jamais en face, ils ne se disent pas un mot. Un jour, comme le soleil dans sa course venait de dépasser le Zénith, leur silence fut rompu par un chevalier qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Ce qui s’ensuivit est raconté dans l’autre chant.

CHANT XXI.

Argument. — Zerbin, pour défendre Gabrine, en vient aux mains avec Hermonides et le frappe d’un coup mortel. Le vaincu raconte à Zerbin les scélératesses de la vieille ; mais ne pouvant continuer jusqu’au bout, à cause de ses blessures, il se fait transporter ailleurs. Zerbin et la vieille, poursuivant leur chemin, entendent un bruit de combat et s’avancent pour voir ce que c’est.

La corde, à ce que je crois, ne lie pas plus solidement un ballot, le bois ne serre pas plus étroitement le clou, que la foi ne retient une belle âme dans son nœud indissoluble et tenace. Il paraît que les anciens ne représentaient pas la Foi sainte autrement vêtue que d’un voile blanc qui la couvrait tout entière. Un seul point noir en effet, une seule tache suffirait à la ternir.

La foi ne doit jamais être trahie, qu’on l’ait donnée à un seul ou à mille ; dans une forêt, dans une grotte, loin des cités et des bourgs, aussi bien que devant un tribunal, en témoignage ou par écrit, avec ou sans serment. Il suffit qu’on l’ait une fois donnée.

Le chevalier Zerbin tint sa parole, comme il devait la tenir, en toutes circonstances. Mais il ne montra jamais mieux combien il la respectait, qu’en se détournant de son propre chemin pour suivre celle qu’il détestait au point qu’il eût préféré avoir la mort même à ses côtés. Sa promesse l’emporta sur son désir.

J’ai dit que, le cœur comprimé de rage et de douleur de se voir contraint à escorter la vieille, il ne lui adressait pas un mot. Ils s’en allaient tous deux muets et taciturnes. J’ai dit qu’enfin, au moment où le soleil montrait l’extrémité des roues de son char, leur silence fut interrompu par un chevalier errant qu’ils rencontrèrent sur leur chemin.

La vieille reconnaît aussitôt ce chevalier, nommé Hermonides de Hollande, et dont le bouclier noir est traversé d’une barre rouge. A sa vue, dépouillant son orgueil et son air altier, elle se recommande humblement à Zerbin, et lui rappelle la promesse qu’il a faite à la guerrière qui l’a confiée à sa garde,

Prétendant que le chevalier qui vient à leur rencontre est son ennemi et celui de sa famille ; qu’il a tué sans motif son père et le seul frère qu’elle avait au monde, et que le traître n’a d’autre désir que de traiter de la même manière tous les siens. «  — Femme — lui dit Zerbin — tant que tu seras sous ma garde, je ne veux pas que tu trembles. —  »