« Or, comme il arrive souvent à un chevalier plein d’ardeur qui cherche une querelle et qui la trouve, mon frère fut blessé dans une aventure qui lui arriva près du château de son ami. Comme il avait l’habitude d’y venir sans y être invité, qu’Argée y fût ou n’y fût pas, il s’y fit porter, afin de s’y reposer jusqu’à ce qu’il fût guéri de sa blessure.

« Pendant qu’il était étendu sur son lit de douleur, Argée fut obligé de s’absenter pour une certaine affaire. Aussitôt, cette effrontée vint tenter mon frère, selon son habitude. Mais ce fidèle ami ne put supporter plus longtemps d’avoir à ses côtés une si dangereuse tentation. Afin de garder entière la foi qu’il devait à son ami, de deux maux il choisit celui qui lui parut le moindre.

« Parmi tous les malheurs qui pourraient lui arriver, il lui sembla que le moindre était de quitter la demeure hospitalière d’Argée, et de s’en aller si loin que cette femme inique n’entendît même plus prononcer son nom. Bien que ce parti lui semblât dur, il était préférable et plus honnête d’agir ainsi, que de satisfaire une passion indigne, ou d’accuser une femme près d’un mari qui l’aimait plus que son propre cœur.

« Encore souffrant de ses blessures, il revêtit ses armes et quitta le château, avec la ferme résolution de ne plus jamais revenir en ces lieux. Mais à quoi cela lui servit-il ? La fortune, par une nouvelle complication, rendit sa défense vaine et inutile. Le mari, de retour en son château, trouve sa femme dans les larmes,

« Échevelée, la face couverte de rougeur. Il lui demande la cause d’un tel trouble. Avant de répondre, elle se fait plus d’une fois prier, cherchant pendant ce temps comment elle pourra se venger de celui qui l’a abandonnée. Soudain, dans son esprit mobile, elle sent son amour se changer en haine.

«  — Hélas ! — dit-elle enfin — comment pourrais-je, seigneur, cacher la faute que j’ai commise en ton absence ? Et quand bien même je parviendrais à la cacher à tout le monde, comment pourrais-je la cacher à ma conscience ? Mon âme qui sent toute l’ignominie de son crime, porte en elle-même un châtiment bien au-dessus de toutes les peines corporelles qu’on pourrait m’infliger pour me punir de ma faute.

« Mais la faute n’est-elle pas plutôt à qui m’a fait violence ? Donc, quelque honteux que ce soit, apprends-le ; puis avec ton épée, arrache de mon corps souillé, mon âme blanche et immaculée, et ferme pour jamais mes yeux à la lumière, afin que, après un tel affront, je ne sois pas obligée de les tenir constamment baissés et de rougir devant tous.

« Ton ami m’a ravi l’honneur ; il a violé mon corps par la force, et dans la crainte que je ne te raconte tout, le misérable est parti sans prendre congé de toi. —  » Par ce récit, elle rend odieux à son mari celui qu’il aimait plus que tout autre. Argée la croit ; sans vouloir plus rien entendre, il saisit ses armes et court se venger.

« Comme il connaissait le pays, il rejoignit bientôt mon frère qui, malade et chagrin, s’en allait paisiblement et sans aucun soupçon. Il l’atteint dans un endroit désert, et aussitôt il l’attaque pour se venger sans retard. Sans écouter les raisons de mon frère, Argée veut se battre avec lui.

« L’un était bien portant, et plein d’une haine nouvelle, l’autre malade et conservant toujours son ancienne amitié, de sorte que mon frère avait un désavantage marqué contre son compagnon devenu son ennemi. Aussi Filandre — c’est ainsi que s’appelait le malheureux jeune homme — bien qu’il ne méritât point un pareil sort, ne put soutenir une telle lutte, et fut fait prisonnier.