« Jamais, depuis cette époque, on ne le vit sourire ; toutes ses paroles étaient tristes, et de sa poitrine oppressée ne s’échappaient jamais que de profonds soupirs. Il était devenu un nouvel Oreste, poursuivi, après le meurtre de sa mère et d’Égisthe, par les Furies vengeresses. Cette douleur incessante finit par le rendre malade et par le clouer sur son lit.

« Alors, cette courtisane, voyant combien elle était détestée de lui, changea la flamme naguère intense de son amour en haine, en colère ardente, enragée. Non moins furieuse contre mon frère qu’autrefois contre Argée, la scélérate prit ses mesures pour faire disparaître de ce monde ce second mari, comme elle avait fait du premier.

« Elle alla trouver un médecin plein de perfidie, propre à semblable besogne, et qui savait mieux tuer les gens à l’aide du poison, que guérir les malades à l’aide de cordiaux. Elle lui promit de lui donner bien plus que ce qu’il lui demanda, après qu’il aurait, au moyen d’une potion mortifère, fait disparaître son maître de devant ses yeux.

« Déjà l’infâme vieillard, en ma présence et devant plusieurs autres personnes, s’approchait du lit, le poison à la main, disant que c’était une potion excellente pour remettre mon frère en bonne santé ; mais Gabrine, avant que le malade n’eût bu, soit qu’elle voulût se débarrasser d’un complice, soit pour ne pas lui payer ce qu’elle lui avait promis,

« Lui prit la main, au moment où il présentait la tasse où était contenu le poison, en disant : «  — Ne te fâche point si je crains pour celui que j’ai tant aimé. Je veux être certaine que tu ne lui donnes pas une boisson malfaisante ou empoisonnée. Tu ne lui donneras donc pas ce breuvage avant d’en avoir fait toi-même l’essai. —  »

« Tu penses, seigneur, si le misérable vieillard dut être troublé. Il n’a pas le temps de se reconnaître ni d’imaginer un autre moyen, et pour ne pas donner de soupçons, il goûte sur-le-champ au breuvage. Alors le malade boit avec confiance le reste qui lui est offert.

« De même que l’épervier qui tient dans ses griffes une perdrix et se prépare à en faire sa pâture, et qui voit le chien, jusqu’alors son fidèle compagnon, venir avidement et à l’improviste la lui arracher, ainsi le médecin se voit trahi par celle dont il devait espérer le concours. Écoute maintenant un rare exemple d’audace, et puisse-t-il en arriver ainsi à tous les avares !

« Sa tâche accomplie, le vieillard s’apprêtait à retourner dans sa chambre, pour y prendre quelque médecine qui pût le sauver du poison ; mais Gabrine l’en empêche, en disant qu’elle ne veut pas le laisser partir avant que le breuvage n’ait produit manifestement son effet dans l’estomac.

« Vainement il prie, en vain il offre de renoncer au prix qu’on lui a promis. Alors, désespéré, voyant qu’il ne peut fuir une mort certaine, il se décide à tout révéler, sans que celle-ci puisse l’arrêter. Ainsi, ce qu’il avait souvent fait aux autres, ce bon médecin se le fit à la fin à lui-même.

« Et il ne tarda pas à succomber, suivant de près mon frère qui venait de rendre l’âme. Pour nous, témoins de cette scène, aussitôt que nous eûmes appris la vérité de la bouche du vieillard, nous nous emparâmes de cette abominable bête féroce, plus cruelle que toutes celles qui habitent dans les bois, et nous la renfermâmes dans un lieu obscur, la réservant au juste supplice du feu. —  »