A la terrible rencontre, les deux lances se brisent jusqu’à la poignée, comme verre. Pourtant les adversaires ne plient pas d’un doigt. Marphise, voulant voir si elle ne réussirait pas mieux contre le fier païen en le serrant de plus près, revient sur lui, l’épée à la main.

Le cruel païen, en la voyant rester en selle, blasphème le ciel et les éléments. Elle, qui pensait lui avoir rompu le bouclier, n’apostrophe pas le ciel d’une manière moins courroucée. Déjà l’un et l’autre ont le fer nu en main et martellent de coups leurs armures enchantées. Les armures sont de part et d’autre enchantées, et jamais elles n’en eurent plus besoin qu’en ce jour.

Les hauberts et les cottes de mailles sont d’une si bonne trempe, qu’ils ne peuvent être entamés par l’épée ou la lance. De sorte que l’âpre bataille aurait pu durer tout ce jour et l’autre jour encore, si Rodomont ne s’était jeté au milieu d’eux, et n’avait réprimandé son rival sur le retard qu’il leur occasionnait. «  — Si cependant tu veux batailler à toute force — lui dit-il — achevons la lutte déjà commencée entre nous.

« Nous avons conclu, comme tu sais, une trêve, pour porter secours à notre armée. Nous ne devons, avant d’avoir rempli cette obligation, entreprendre aucune autre bataille ni joute. —  » Ensuite, se tournant avec déférence vers Marphise, il lui montre le messager envoyé par Bradamante, et lui raconte comment il était venu réclamer leur aide.

Puis il la prie de renoncer à cette lutte, ou de la différer et de venir avec eux au secours du fils du roi Trojan. Sa renommée montera ainsi au ciel d’un vol plus rapide que par une querelle d’un moment, dont le seul résultat serait d’entraver un si noble dessein.

Marphise brûlait toujours d’éprouver, l’épée ou la lance à la main, les chevaliers de Charles. Elle n’avait été amenée de si loin en France que par le désir de constater par elle-même si leur éclatante renommée était méritée ou mensongère. Aussitôt qu’elle apprit le grand besoin dans lequel se trouvait Agramant, elle se décida à partir avec Rodomont et Mandricard.

Cependant Roger avait suivi en vain Hippalque par le sentier de la montagne. Arrivé à l’endroit où il croyait trouver Rodomont, il vit que celui-ci était parti par un autre chemin. Pensant qu’il n’était pas loin, et qu’il avait pris le sentier qui conduisait droit à la fontaine, il se lança au grand trot derrière lui, guidé par les traces fraîches, empreintes sur le sol.

Il ordonna à Hippalque de prendre la route de Montauban qui n’était qu’à une journée de marche. Il ne voulut pas qu’elle revînt avec lui à la fontaine, afin de ne pas trop la détourner du droit chemin. Il lui recommanda de dire à Bradamante que s’il n’avait pas eu à recouvrer Frontin, il serait allé à Montauban, ou partout où elle aurait été, prendre de ses nouvelles.

Il lui donna la lettre qu’il avait écrite à Aigremont et qu’il portait sur son sein. Il lui dit encore de vive voix beaucoup d’autres choses, et la chargea de l’excuser auprès de sa dame. Hippalque, ayant bien fixé tout cela dans sa mémoire, prit congé de lui, et fit faire volte-face à son palefroi. La fidèle messagère ne s’arrêta plus qu’elle ne fût arrivée le soir même à Montauban.

Roger suivait en toute hâte le Sarrasin, dont les traces se voyaient tout le long du chemin, mais il ne put le rejoindre que près de la fontaine où il le vit escorté de Mandricard. Les deux guerriers s’étaient promis de ne point s’attaquer pendant la route, jusqu’à ce qu’ils eussent délivré le camp de leur maître, auquel Charles s’apprêtait à imposer le joug.