« — Entre les cornes formées par les bouches du roi des fleuves — lui dit le vieillard — s’élève maintenant une humble et petite bourgade. Assise sur le Pô, elle est adossée à un gouffre affreux, formé par de profonds marais. Dans la suite des temps, elle deviendra la plus remarquable de toutes les cités d’Italie, non point par ses murailles et ses palais royaux, mais par les belles études et les belles mœurs.
« Une élévation si grande et si subite ne sera point le fait du hasard, ou d’une aventure fortuite. Le ciel l’a ordonné afin que cette cité soit digne que l’homme dont je te parle naisse chez elle : c’est ainsi qu’en vue du fruit à venir, on greffe la branche et qu’on l’entoure de soins ; c’est ainsi que le joaillier affine l’or dans lequel il veut enchâsser une pierrerie.
« Jamais, sur ce monde terrestre, âme n’eut une plus belle et plus gracieuse enveloppe ; rarement est descendu et descendra de ces sphères supérieures, un esprit plus digne que celui qu’a choisi l’éternel Créateur pour en faire Hippolyte d’Este. Hippolyte d’Este sera considéré comme l’homme à qui Dieu aura voulu faire un don si magnifique.
« Celui dont tu as voulu que je te parlasse, aura réunies en lui toutes les qualités qui, réparties sur plusieurs, suffiraient à les illustrer tous. Il protégera surtout les études. Si je voulais t’énumérer tous ses mérites éclatants, j’en aurais si long à te dire, que Roland attendrait trop longtemps après son bon sens. — »
C’est ainsi que l’imitateur du Christ s’en allait raisonnant avec le duc. Après qu’ils eurent visité tous les appartements de cet immense palais où les vies humaines prennent leur origine, ils sortirent, et gagnèrent le fleuve dont les eaux, mêlées de sable, roulaient sales et troublées. Ils virent arriver sur la rive le vieillard chargé de noms gravés sur des plaques.
Je ne sais si vous vous le rappelez ; c’était ce vieillard dont je vous ai parlé à la fin de l’autre chant, et qui était plus agile et plus rapide à la course que le cerf. Il avait son manteau rempli de noms qu’il allait prendre sans cesse à l’endroit où ils étaient empilés en tas. Il les jetait dans ce fleuve nommé Léthé, et se débarrassait ainsi de son précieux fardeau.
Je veux dire qu’en arrivant sur la rive du fleuve, ce prodigue vieillard secouait son manteau tout rempli, et laissait tomber dans les eaux bourbeuses toutes les plaques sur lesquelles les noms étaient inscrits. Un nombre infini de ces plaques allaient au fond, car très peu d’entre elles peuvent servir. Sur plus de cent mille qui s’enfonçaient dans la vase, une surnageait à peine.
Au loin, et tout autour de ce fleuve, volent en rond des corbeaux, d’avides vautours, des corneilles et des oiseaux de différente nature. Leurs cris discordants produisent d’assourdissantes rumeurs. Quand ils voient jeter les nombreuses plaques dans le fleuve, ils y courent tous comme sur une proie. Ils les saisissent les uns dans leur bec, les autres dans leurs serres crochues. Mais ils ne peuvent les porter bien loin.
Dès qu’ils veulent élever leur vol dans les airs, ils n’ont plus la force de soutenir le poids des plaques ; de sorte que le Léthé engloutit forcément la mémoire de tous ces noms si richement inscrits. Parmi tous ces oiseaux, se voient seulement deux cygnes, aussi blancs, seigneur, que votre bannière. Joyeux, ils rapportent dans leur bec, et mettent en sûreté, le nom qui leur est échu.
C’est ainsi qu’en dépit des intentions cruelles de l’impitoyable vieillard qui voudrait jeter tous les noms dans le fleuve, les deux oiseaux parviennent à en sauver quelques-uns. Tout le reste retombe dans l’oubli. Les cygnes sacrés, tantôt nageant, tantôt battant l’air de leurs ailes, s’en vont avec leur précieux larcin jusqu’à un endroit, près de la rive du fleuve fatal, où se trouve une colline, au sommet de laquelle se dresse un temple.