Ainsi, pendant que Roger, Mandricard et Rodomont sont tous les trois à se disputer, chacun d’eux voulant se montrer le plus vaillant, et prendre l’avantage sur ses compagnons, Marphise s’efforce de les apaiser. Mais elle perd sa fatigue et son temps. A peine a-t-elle réussi à en tirer un hors de la bagarre, qu’elle voit les deux autres recommencer leur querelle avec une colère nouvelle.

Marphise, voulant les mettre d’accord, disait : «  — Seigneurs, écoutez mon conseil. Il convient de remettre toute querelle jusqu’à ce qu’Agramant soit hors de péril. Si personne ne veut céder, je vais me reprendre moi aussi avec Mandricard, et je verrai enfin si, comme il l’a dit, il est assez fort pour me conquérir par les armes.

« Mais si nous devons aller au secours d’Agramant, allons-y sans retard, et qu’entre nous cesse toute contestation. —  » «  — Pour moi, je n’irai pas plus avant — dit Roger — à moins que mon destrier ne me soit rendu. Sans plus de paroles, qu’il me donne mon cheval, ou qu’il le défende contre moi. Je resterai mort ici, ou je retournerai au camp sur mon destrier. —  »

Rodomont lui répond : «  — Obtenir ce dernier résultat ne te sera pas aussi facile que d’obtenir le premier —  » Et il poursuit en disant : «  — Je te préviens que s’il arrive malheur à notre roi, ce sera par ta faute, car pour moi, je suis prêt à faire pour lui ce que je dois. —  » Roger ne s’arrête pas à cette observation ; saisi de fureur, il tire son épée.

Comme un sanglier, il se précipite sur le roi d’Alger, le heurte de l’écu et de l’épaule, l’ébranle et le met dans un tel désordre, qu’il lui fait perdre un étrier. Mandricard lui crie : «  — Roger, diffère cette bataille, ou combats avec moi. —  » Et ce disant, plus cruel, plus félon qu’il ne s’était jamais montré, il frappe Roger sur son casque.

Roger s’incline jusque sur le cou de son destrier. Lorsqu’il veut se relever, il ne peut, car il est atteint par un nouveau coup que lui porte le fils d’Ulien. Si son casque n’eût pas été d’une trempe aussi dure que le diamant, il aurait été fendu jusqu’au menton. Roger, suffoqué, ouvre les deux mains, abandonnant les rênes et son épée.

Son destrier l’emporte à travers la campagne ; derrière lui Balisarde reste à terre. Marphise, qui ce jour même avait été sa compagne d’armes, frémit, et s’indigne de voir qu’un seul soit ainsi attaqué par deux à la fois. La magnanime et vaillante guerrière se dresse contre Mandricard, et, faisant appel à toute sa vigueur, elle le frappe à la tête.

Rodomont se précipite à la poursuite de Roger, et Frontin va lui appartenir comme au vainqueur, si un autre adversaire n’intervient. Mais Richardet, suivi de Vivian, accourt en toute hâte et se jette entre Roger et le Sarrasin. L’un heurte Rodomont, le fait reculer et l’entraîne de force loin de Roger. L’autre, c’est-à-dire Vivian, place sa propre épée dans la main de Roger, qui a déjà repris ses sens.

Aussitôt que le brave Roger est revenu à lui, et qu’il tient l’épée que Vivian lui présente, il n’est pas long à venger son injure. Il fond sur le roi d’Alger, rapide comme le lion débarrassé des cornes du taureau, et qui ne sent plus la douleur. L’indignation, la colère stimulent, fouettent son désir d’une prompte vengeance.

Roger s’abat comme la tempête sur la tête du Sarrasin. S’il avait pu reprendre son épée qui, ainsi que je l’ai dit, lui était échappée des mains dès le commencement de la bataille, par suite de la félonie dont il avait été victime, je crois que la tête de Rodomont n’eût pas été préservée par son casque, bien que ce casque fût l’œuvre du roi qui éleva la tour de Babel pour faire la guerre aux cieux étoilés.