C’est ainsi que Bradamante est digne d’une louange immortelle, elle qui n’aima ni les richesses, ni la puissance, mais la vertu, mais l’âme chevaleresque, mais la haute noblesse de Roger. Elle mérita bien d’avoir pour amant un si valeureux chevalier ; elle mérita surtout qu’il accomplît pour elle des choses dont les siècles à venir devaient s’émerveiller.
Roger, comme il vous a été dit plus haut, s’était mis en route avec les deux chevaliers de la maison de Clermont, — je veux dire avec Aldigier et Richardet — pour aller au secours des deux frères prisonniers. Je vous ai dit aussi qu’ils avaient vu venir à eux un chevalier portant sur ses armes l’oiseau qui se renouvelle de ses propres cendres, et qui est unique au monde.
Le chevalier les ayant aperçus qui se tenaient prêts à combattre, il lui prit envie d’éprouver si leur valeur était égale à leur air martial. « — Est-il un de vous — dit-il — qui veuille essayer lequel, de lui ou de moi, est le plus vaillant, soit à la lance, soit à l’épée, jusqu’à ce qu’un de nous deux reste en selle après avoir renversé l’autre ? — »
« — Je lutterais volontiers avec toi — dit Aldigier — soit que tu voulusses croiser l’épée, soit que tu préférasses rompre une lance ; mais une autre entreprise, dont tu pourras être témoin si tu restes ici, m’empêche d’accepter ta proposition ; loin de pouvoir jouter ensemble, j’ai à peine le temps de te dire ces quelques mots, car nous attendons, au passage, six cents hommes, ou même davantage, contre lesquels nous devons aujourd’hui lutter.
« Pour leur arracher deux des nôtres qu’ils doivent amener ici prisonniers, la pitié et l’affection nous ont conduits en cet endroit. — » Il poursuivit en racontant les motifs qui les avaient fait venir armés de pied en cap. « — L’excuse que tu m’opposes est si juste — dit le guerrier — que je ne puis y contredire ; et je vous tiens certainement pour trois chevaliers qui avez peu d’égaux.
« Je désirais échanger avec vous un coup de lance ou deux, pour voir quelle était votre valeur. Mais dès que vous vous proposez de m’en donner la preuve contre d’autres adversaires, cela me suffit, et je ne tiens plus à jouter avec vous. Mais je vous prie de me permettre de joindre aux vôtres mon casque et mon écu. J’espère vous prouver, si je vais avec vous, que je ne suis point indigne d’une telle compagnie. — »
Je crois m’apercevoir que quelques-uns de mes lecteurs désirent savoir le nom de ce chevalier qui, arrivé près de Roger et de ses amis, s’offrait à eux comme compagnon d’armes dans cette périlleuse entreprise. C’était Marphise, la même qui donna au malheureux Zerbin l’ordre d’accompagner partout Gabrine, la vieille ribaude si ardente à toute espèce de mal.
Les deux chevaliers de Clermont et le brave Roger l’acceptèrent volontiers parmi eux, car ils la prenaient pour un chevalier et non pour une damoiselle, et surtout pour la damoiselle qu’elle était. Peu après, Aldigier aperçut et fit voir à ses compagnons une bannière agitée par le vent, et autour de laquelle force gens étaient groupés.
Quand ces gens furent plus près, et qu’on put mieux distinguer leur costume mauresque, les chevaliers les reconnurent pour des Sarrasins, et virent au milieu d’eux, liés et conduits sur deux petits roussins, les prisonniers qui devaient être échangés contre de l’or. Marphise dit aux autres : « — Puisque les voilà, qu’attendons-nous pour commencer la fête ? — »
Roger répondit : « — Tous les invités ne sont pas encore arrivés ; il en manque une grande partie. C’est un grand bal qui s’apprête, et pour qu’il soit tout à fait solennel, usons de toute notre adresse. Mais les retardataires ne peuvent être loin. — » A peine ces mots étaient-ils achevés, qu’ils voient les traîtres de Mayence venir de leur côté, comme s’ils étaient prêts à commencer la danse.