« Il lui fit jurer, quoi qu’il dût lui dire ou lui montrer de déplaisant et d’injurieux pour Sa Majesté, qu’il n’en tirerait vengeance ni maintenant ni plus tard. Il exigea aussi qu’il gardât le silence, de sorte que la coupable ne pût jamais s’apercevoir, par le moindre signe ou par le moindre mot, que le roi connaissait son crime.
« Le roi, qui s’attendait à toute autre chose, excepté à celle-là, jura sans hésiter. Alors Joconde lui révéla la raison qui l’avait pendant si longtemps rendu malade. Il lui dit que c’était parce qu’il avait trouvé sa femme entre les bras d’un vil sergent de sa maison, et que le chagrin aurait fini par le faire mourir, si le remède avait tardé plus longtemps à venir ;
« Mais qu’il avait vu, dans la demeure même de Son Altesse, une chose qui avait tout à fait calmé sa douleur, et qui lui avait prouvé que, si le déshonneur l’avait atteint, il n’y était pas tombé seul. Ayant ainsi parlé, et parvenu à l’endroit où la cloison était percée, il lui montra le nain difforme qui tenait sous lui la jument d’autrui, la pressait de l’éperon et lui faisait jouer de l’échine.
« Si le fait parut monstrueux au roi, vous le croirez bien sans que j’insiste. Il fut sur le point de devenir fou de rage, et de se briser la tête contre tous les murs ; il voulut crier, rompre le pacte qui le liait ; mais force lui fut de garder bouche close et d’avaler sa colère âcre et pleine d’amertume, puisqu’il avait juré sur l’hostie consacrée.
« — Que dois-je faire, que me conseilles-tu, frère — dit-il à Joconde — puisque tu m’as enlevé la satisfaction d’assouvir ma juste colère par une vengeance cruelle et digne de l’offense ? — » « — Laissons — dit Joconde — ces ingrates, et voyons si les autres sont aussi faciles ; faisons aux femmes des autres ce que les autres nous ont fait avec nos femmes.
« Tous deux nous sommes jeunes et d’une beauté telle qu’on ne trouverait pas facilement nos pareils. Quelle femme pourrait nous être cruelle, puisqu’elles ne savent même pas se défendre des monstres ? Si la beauté et la jeunesse ne suffisent pas pour les séduire, nous pourrons du moins les avoir avec notre argent. Je ne veux pas que nous revenions avant d’avoir obtenu les dépouilles opimes de mille femmes mariées.
« Une longue absence, la vue de pays variés, la possession de femmes nouvelles, adoucissent et éteignent souvent dans le cœur le feu des passions amoureuses. — » Le roi approuva fort l’avis et ne voulut pas que le départ fût différé d’un jour. Quelques heures après, suivi de deux écuyers, et en compagnie du chevalier romain, il se mit en route.
« Ils parcoururent incognito l’Italie, la France, le pays des Flamands et des Anglais, et autant ils rencontrèrent de jolis minois, autant ils en trouvèrent de favorables à leurs prières. Ils donnaient, et souvent ils recevaient à leur tour de riches présents. Par eux, beaucoup furent sollicitées, et il y en eut tout autant qui les sollicitèrent eux-mêmes.
« Séjournant un mois dans un pays, deux mois dans un autre, ils acquirent à n’en pas douter la preuve que la fidélité et la chasteté ne se trouvaient pas plus chez les femmes des autres que chez les leurs. Au bout de quelque temps, tous deux s’ennuyèrent de toujours chasser proie nouvelle, d’autant plus qu’ils ne pouvaient entrer par la porte d’autrui sans courir danger de mort.
« Ils pensèrent qu’il valait mieux en trouver une qui, de visage et de manières, plût à tous les deux, et qui satisfît à leurs besoins communs, sans qu’ils eussent jamais à être jaloux l’un de l’autre. « — Et pourquoi — disait le roi — veux-tu qu’il me déplaise de t’avoir pour compagnon plutôt qu’un autre ? Je sais bien que, dans tout le grand troupeau féminin, il n’y en a pas une qui se contente d’un seul homme.