« Celles qui ont abandonné leurs maris, le plus souvent avaient des raisons pour cela. Ne voit-on pas en effet ceux-ci, dégoûtés de leur intérieur, porter leurs désirs au dehors et rechercher la maison d’autrui ? Nous devrions aimer, puisque nous voulons qu’on nous aime, et n’exiger de nos femmes qu’en raison de ce que nous leur donnons. Si cela était en mon pouvoir, je ferais une loi telle que l’homme ne pourrait aller contre.

« Cette loi porterait que toute femme surprise en adultère serait mise à mort, si elle ne pouvait prouver que son mari a lui-même commis une seule fois le même crime. Si elle pouvait le prouver, elle serait remise en liberté, sans avoir à craindre ni son mari ni la justice. Le Christ, parmi ses préceptes, a laissé celui-ci : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît.

« L’incontinence, en admettant qu’on puisse la leur reprocher, ne saurait être le fait de leur sexe tout entier. Mais même en cela, qui de nous ou d’elles a les torts les plus graves, alors qu’il n’est pas un seul homme qui observe la continence ? Nous avons d’ailleurs beaucoup d’autres motifs de rougir, car, à de rares exceptions, le blasphème, le brigandage, le vol, l’usure, l’homicide, si ce n’est pis encore, sont l’apanage de l’homme. —  »

Le sincère et équitable vieillard s’était empressé de citer, à l’appui de ces raisons, l’exemple de femmes qui, ni en fait ni en pensée, n’avaient jamais manqué à la chasteté. Mais le Sarrasin, qui fuyait la vérité, le regarda d’un air si cruel et si plein de menaces, qu’il le fit taire de peur, sans toutefois changer sa conviction.

Après que le roi païen eut mis fin à ces propos de nature diverse, il quitta la table ; puis il gagna son lit pour dormir jusqu’à ce que l’obscurité eût disparu. Mais il passa la nuit à soupirer sur l’infidélité de sa dame beaucoup plus qu’à dormir. Au premier rayon du jour, il partit avec l’intention de continuer son voyage en bateau.

Comme tout bon cavalier, il avait les plus grands égards pour le cheval si beau et si bon qu’il possédait en dépit de Sacripant et de Roger. Comprenant que, pendant les deux derniers jours, il avait surmené plus que de raison un si excellent destrier, il l’embarque dans le double but de le laisser reposer et d’aller plus vite.

Il donne ordre au patron de lancer sans retard la barque à l’eau et de faire force de rames. La barque, assez petite et peu chargée, descend rapidement la Saône. Mais, sur la terre ou sur l’onde, Rodomont ne peut fuir sa pensée, ni s’en débarrasser. Il la retrouve dans le bateau à la proue comme à la poupe, et s’il chevauche, il la porte en croupe derrière lui.

Elle lui remplit la tête et le cœur, et en chasse tout soulagement. Le malheureux ne voit plus de repos pour lui, puisque l’ennemi est sur son propre domaine. Il ne sait plus de qui espérer merci, puisque ses serviteurs eux-mêmes lui font la guerre. Nuit et jour, il est combattu par le cruel qui devrait lui porter secours.

Rodomont, le cœur chargé d’ennui, navigue tout le jour et la nuit suivante. Il ne peut écarter de son esprit l’injure qu’il a reçue de sa dame et de son roi. Sur le bateau qui l’emporte, il ressent la même peine que lorsqu’il est à cheval. Bien qu’il aille sur l’eau, il ne peut éteindre sa flamme ; il ne peut changer sa souffrance en changeant de place.

Comme le malade qui, brisé par une fièvre ardente, change de position, se retourne tantôt sur un côté, tantôt sur l’autre, espérant en éprouver du soulagement, et ne peut reposer ni sur le côté droit ni sur le côté gauche, mais souffre également dans les deux cas, ainsi le païen, au mal dont il est atteint, ne peut trouver de remède ni sur la terre, ni sur l’eau.