Ils se frappèrent à la visière qui était double, et qui, malgré cela, eut peine à résister à une telle furie. Les coups se succèdent l’un après l’autre ; les bottes sont plus serrées que la grêle qui brise et dépouille les branches des arbres, et détruit la moisson désirée. Vous savez si Durandal et Balisarde coupent, et ce qu’elles valent en de telles mains.
Mais ils ne portent pas encore de coups dignes d’eux, tant l’un et l’autre se tiennent sur leurs gardes. C’est Mandricard qui fit la première blessure dont le brave Roger faillit recevoir la mort. D’un de ces grands coups, comme les chevaliers de ce temps savaient en porter, il fend en deux l’écu de son adversaire, lui ouvre la cuirasse, et son glaive cruel pénètre dans sa chair vive.
L’âpre coup glace le cœur dans la poitrine des assistants, dont la majeure partie, sinon tous, manifestaient leurs préférences et leur sympathie pour Roger. Et si la Fortune se prononçait selon le vœu de la majorité, Mandricard serait déjà mort ou prisonnier. C’est pourquoi le coup porté par lui fait frémir tout le camp.
Je crois qu’un ange dut intervenir pour sauver le chevalier de ce coup. Roger, plus terrible que jamais, riposte sur-le-champ. Il dirige son épée sur la tête de Mandricard ; mais l’extrême colère qu’il éprouve soudain le fait se presser tellement, que ce n’est pas sa faute si l’épée ne frappe point du tranchant.
Si Balisarde était retombée droit sur le casque d’Hector, c’est en vain qu’il eût été enchanté. Mandricard fut si étourdi sous le coup, qu’il laissa échapper les brides de sa main. Il inclina trois fois la tête, pendant que Bride-d’Or, que vous connaissez de nom, encore tout ennuyé d’avoir changé de maître, courait tout autour de la lice.
Le serpent foulé sous les pieds, ou le lion blessé, n’ont jamais éprouvé une colère, une fureur semblable à celle du Tartare, quand il revint de l’étourdissement où l’avait plongé ce coup d’épée. Sa force et sa vaillance croissent en raison de sa colère et de son orgueil. Il fait faire à Bride-d’Or un bond prodigieux, et revient sur Roger l’épée haute.
Il se lève sur ses étriers et dirige le coup sur le casque de son adversaire et vous croiriez cette fois qu’il va le fendre jusqu’à la poitrine. Mais Roger est plus agile que lui ; avant que le bras du Tartare soit redescendu pour frapper, il lui plonge son épée sous l’aisselle droite, s’ouvrant un passage à travers la cotte de mailles qui la protège.
Il retire Balisarde ruisselante d’un sang tiède et vermeil, amortissant ainsi le coup porté par Durandal. Cependant bien qu’il ait ployé la tête jusque sur la croupe de son cheval, la douleur lui fait froncer les sourcils, et s’il avait eu un casque de moins bonne trempe, il se serait souvenu à jamais de ce coup formidable.
Roger ne s’arrête pas ; il pousse son cheval, et frappe Mandricard au flanc droit. La finesse et la trempe de l’armure de ce dernier ne peuvent rien contre l’épée de Roger qui ne frappe point vainement et qui n’a pas besoin d’autre preuve pour montrer qu’elle est véritablement enchantée, puisque les cuirasses ni les cottes de mailles enchantées ne peuvent résister à ses coups.
Elle taille tout ce qu’elle touche et blesse au flanc le Tartare qui blasphème le ciel et frémit d’une colère telle, que la mer soulevée par la tempête est moins effrayante à voir. Il s’apprête à déployer toutes ses forces ; plein de dédain, il jette loin de lui l’écu sur lequel est peint l’oiseau blanc et saisit son glaive à deux mains.