Ce n’était pas seulement les hommes qui étaient ainsi disposés en faveur de Roger, mais aussi les dames qui avaient suivi sur le territoire des Francs les troupes d’Afrique et d’Espagne. Doralice elle-même, bien qu’elle pleurât son amant pâle et inanimé, aurait peut-être suivi l’exemple des autres, si un dur frein de vergogne ne l’avait retenue.
Je dis que peut-être — mais sans l’affirmer — elle aurait pu être inconstante, telle était la beauté, tels étaient le mérite, les manières et la prestance de Roger. Quant à elle, d’après ce que nous avons déjà vu, elle était si facile à changer de sentiments, que, pour ne pas rester sans amours, elle aurait très bien pu porter son cœur à Roger.
Mandricard vivant lui convenait fort bien, mais qu’en aurait-elle fait une fois mort ? Il lui fallait se pourvoir d’un amant qui nuit et jour fût vaillant et fort à la besogne. Cependant le médecin le plus expérimenté de la cour n’avait pas tardé à accourir. Après avoir examiné chaque blessure de Roger, il avait répondu de sa vie.
Le roi Agramant fit promptement coucher Roger sous sa propre tente ; nuit et jour il veut l’avoir devant les yeux, tellement il l’aime et tellement il s’intéresse à lui. Le roi fait suspendre aux pieds de son lit l’écu et toutes les armes qui ont appartenu à Mandricard, excepté Durandal, qui est laissée au roi de Séricane.
Avec les armes, les autres dépouilles de Mandricard sont données à Roger. On lui donne aussi Bride-d’Or, ce bel et brave destrier que Roland avait abandonné dans sa fureur. Roger l’offre en présent au roi, pensant que ce don lui serait très agréable. Mais laissons tout cela, et revenons à celle pour qui Roger en vain soupire et qu’il réclame en vain.
J’ai à vous parler des tourments amoureux que Bradamante eut à souffrir dans l’attente de son amant. Hippalque, de retour à Montauban, lui avait apporté des nouvelles de celui qu’elle désirait tant. Elle lui raconta d’abord ce qui lui était arrivé avec Rodomont, au sujet de Frontin ; puis elle lui parla de Roger, qu’elle avait trouvé près de la fontaine avec Richardet et les frères d’Aigremont.
Elle lui dit qu’il était parti avec elle dans l’espoir de retrouver le Sarrasin et de le punir d’avoir enlevé à une dame son cheval Frontin, mais qu’il n’avait pu accomplir son dessein, parce qu’il avait pris un autre chemin que Rodomont ; elle lui expliqua ensuite la raison pour laquelle Roger n’était pas venu à Montauban.
Elle lui rapporta de point en point les paroles que Roger l’avait chargée de transmettre pour s’excuser. Enfin, tirant la lettre de son sein, elle la lui donna. D’un air plus troublé que calme, Bradamante prit la lettre et la lut. Cette lettre lui aurait été bien plus agréable, si elle n’avait pas nourri l’espoir de voir arriver Roger lui-même.
Avoir attendu Roger, et, à sa place, être obligée de se contenter d’un message, voilà ce qui troublait son beau visage de crainte, de douleur et de dépit. Elle baisa dix et dix fois la lettre, reportant sa pensée vers celui qui l’avait écrite. Les larmes dont elle l’arrosa empêchèrent seules qu’elle ne la brûlât de ses soupirs ardents.
Elle lut l’écrit quatre ou cinq fois, et pendant ce temps, elle se fit répéter par son ambassadrice tout ce que celle-ci lui avait déjà dit. Elle l’écoutait en pleurant ; on aurait pu croire qu’elle ne se serait jamais consolée, si elle n’avait eu pour la réconforter l’espoir de revoir bientôt son Roger.