La cause de son arrivée était celle-ci : retournant un jour de Brava vers Paris, — je vous ai dit que souvent il faisait ce voyage pour retrouver les traces d’Angélique — il avait appris la fâcheuse nouvelle que ses cousins Vivien et Maugis allaient être livrés au Mayençais. C’est pour cela qu’il avait pris le chemin d’Aigremont.

Là, on lui avait dit qu’ils avaient été délivrés, que leurs ennemis étaient morts et détruits, que c’était Marphise et Roger qui les avaient mis en cet état, et que ses frères et ses cousins étaient retournés tous ensemble à Montauban. Il se souvint alors qu’il y avait un an qu’il ne s’était plus trouvé au château avec eux, et qu’il ne les avait embrassés.

Renaud s’en vint donc à Montauban où il embrassa sa mère, sa femme, ses fils, ses frères et ses cousins qui étaient naguère captifs. Il ressemblait, en arrivant parmi les siens, à l’hirondelle qui vient au nid, apportant à la bouche la pâture pour ses petits affamés. Après être resté un jour ou deux au château, il partit, emmenant tous les autres avec lui.

Richard, Alard, Richardet, les fils d’Aymon, le plus âgé des deux Guichard, Maugis et Vivien, suivirent en armes le vaillant paladin. Bradamante, voyant s’approcher le temps où celui qu’elle désirait tant devait venir, dit à ses frères qu’elle était malade, et refusa de se joindre à leur troupe.

Et elle leur disait bien vrai, car elle était malade, non de fièvre ou de douleur corporelle ; mais c’était le désir qui consumait son âme, et la souffrance amoureuse qui altérait son visage. Renaud ne s’arrêta pas davantage à Montauban, et partit emmenant avec lui la fleur de sa famille. Je vous dirai dans l’autre chant comment il arriva à Paris, et combien il vint en aide à Charles.

CHANT XXXI.

Argument. — Funestes effets de la jalousie. — Combat de Renaud et de Guidon le Sauvage. Ce dernier est reconnu et se joint à la troupe des guerriers de Montauban qui, réunis aux forces dont dispose Charles, fait un grand carnage des Maures. — Brandimart va avec Fleur-de-Lys sur les traces de Roland, et arrive au petit pont construit par Rodomont dont il devient prisonnier. — L’armée des Sarrasins se retire à Arles.

Quel état serait plus doux, plus agréable que celui d’un cœur amoureux ; quelle vie serait plus heureuse, plus fortunée que celle que l’on passerait en servage d’amour, si l’homme n’était sans cesse tourmenté de ce soupçon funeste, de cette crainte, de ce martyre, de cette frénésie, de cette rage qu’on appelle jalousie ?

Cependant, quelle que soit l’amertume qui se glisse dans cette suavissime douceur, elle ne fait qu’augmenter la force ou aiguiser la finesse de l’amour. La soif fait paraître l’eau bonne et savoureuse, et c’est grâce à la faim que l’on apprécie les aliments. Celui-là ne connaît point la paix et en ignore le prix, qui n’a pas d’abord éprouvé ce que c’est que la guerre.

On supporte paisiblement de ne point voir avec les yeux ce que le cœur voit toujours ; plus on reste éloigné de ce qu’on aime, plus le retour, quand il s’effectue, apporte de soulagement. Servir sans récompense se peut accepter, pourvu que l’espérance ne soit pas morte, car le prix d’un fidèle servage finit toujours par venir, quelque tard qu’il vienne.