« Mais, le jour même, l’épée fut enlevée par le fils d’Agrican. Tu peux penser quelle perte c’est pour la chrétienté que Durandal soit encore une fois retombée au pouvoir des païens. Bride-d’Or, qui errait en liberté autour des armes de son maître, a été pris aussi par le Sarrasin.

« Il y a peu de jours, j’ai vu Roland, sans vergogne et privé de sa raison, courir nu en poussant des cris et des hurlements épouvantables. En somme, il est complètement fou. Et je ne l’aurais pas cru, si je n’avais vu de mes yeux un spectacle aussi déplorable et aussi cruel. —  » Puis elle lui raconta comment elle avait vu Roland tomber du haut du pont dans sa lutte corps à corps avec Rodomont.

«  — A tous ceux que je ne crois pas être ennemis de Roland, je raconte cela — ajouta-t-elle — dans l’espoir que, parmi les nombreux chevaliers auxquels j’en parle, il s’en trouvera un qui, ému de pitié pour une situation si étrange et si fâcheuse, essaiera de ramener le comte à Paris ou dans tout autre lieu ami, afin qu’on lui guérisse le cerveau. Si Brandimart le savait, je suis bien sûre qu’il ferait tout son possible pour cela. —  »

Cette damoiselle était la belle Fleur-de-Lys que Brandimart aimait plus que lui-même. Elle venait à Paris pour le retrouver. Elle raconta encore qu’une grande querelle avait éclaté entre le roi de Séricane et le roi de Tartarie pour la possession de l’épée ; qu’elle était restée à Mandricard dont elle avait par la suite causé la mort, puis qu’enfin elle appartenait actuellement à Gradasse.

Renaud ne cesse de gémir et de se lamenter sur une aussi étrange et aussi malheureuse aventure. Il sent son cœur s’attendrir à ce récit, comme la glace fond au soleil. Il prend en lui-même la résolution immuable de chercher Roland où qu’il soit. Il espère, quand il l’aura retrouvé, qu’il pourra le guérir de cette rage.

Mais comme, soit volonté du ciel soit hasard, il a pu réunir une troupe de chevaliers illustres, il veut tout d’abord mettre les Sarrasins en fuite, et délivrer les remparts de Paris. Toutefois il lui paraît avantageux de différer l’attaque jusqu’à ce que la nuit soit devenue tout à fait obscure, entre la troisième et la quatrième vigile, alors que l’eau du Léthé aura répandu le sommeil sur la terre.

Il logea les siens au milieu d’un bois, et les y laissa reposer pendant tout le jour. Mais quand le soleil, laissant le monde plongé dans les ténèbres, fut retourné vers son antique nourrice, et que les ourses, le capricorne, les serpents et les autres bêtes, qui jusque-là s’étaient tenues cachées à cause de la lumière trop éclatante du jour, eurent illuminé le ciel, Renaud fit avancer sa troupe taciturne.

Accompagné de Griffon, d’Aquilant, de Vivien, d’Alard, de Guidon, de Sansonnet et des autres, il marche à pas mesurés, et sans prononcer une parole, pendant un mille, jusqu’à ce qu’il rencontre l’avant-garde d’Agramant, qu’il trouve endormie. Il tue tout, sans faire un prisonnier. De là, il pénètre au cœur de l’armée maure, sans avoir été vu ni entendu.

A peine arrivé dans le camp des infidèles, Renaud tombe à l’improviste sur la garde dont il fait un tel carnage que pas un homme n’échappe à la mort. Cette première troupe exterminée, les Sarrasins n’ont plus la partie belle, car, pleins de sommeil, inertes et effarés, ils ne peuvent faire que peu de résistance à de tels guerriers.

Pour augmenter l’épouvante des Sarrasins, Renaud, dès le commencement de l’attaque, fait soudain souffler dans les trompes et les cornets, et crier à haute voix son nom. Il éperonne Bayard qui n’est pas lent à lui obéir ; d’un bond, il franchit la barrière élevée, renverse les cavaliers, foule aux pieds les fantassins, et abat les baraques et les tentes.