« Ah ! seigneur plein de courtoisie, si tu as jamais aimé, aie pitié de moi, car je l’aime. Qu’il te suffise, au nom de Dieu, de le faire prisonnier et d’orner ton monument de cette nouvelle dépouille. Parmi toutes celles que tu as gagnées, celle-ci sera la plus belle et la plus glorieuse. — » Elle sut si bien dire, qu’elle émut le roi païen, quelque cruel qu’il fût.
Et elle fit si bien, qu’il se hâta de porter secours à son amant ; celui-ci était retenu sous l’eau par son destrier et était sur le point de perdre la vie, ayant bu beaucoup d’eau sans la moindre soif. Toutefois, Rodomont ne le tira d’embarras qu’après lui avoir pris son épée et son casque. Il le sortit ensuite de l’eau, et le fit transporter dans la tour, où se trouvaient déjà beaucoup d’autres prisonniers.
La dame sentit toute sa joie tomber, quand elle vit son amant s’en aller prisonnier. Cependant, elle préférait cela à le voir périr dans le fleuve. Elle s’adressait à elle-même toute sorte de reproches. C’était elle en effet qui avait fait venir son amant en lui racontant qu’elle avait reconnu le comte sur le pont si dangereux.
Enfin elle part, ayant déjà conçu la pensée de mener en ces lieux le paladin Renaud, ou Guidon le sauvage, ou Sansonnet, ou tout autre chevalier illustre de la cour du fils de Pépin, capable de lutter avec le Sarrasin sur la terre et sur l’eau. Elle espère que ce nouveau champion sera sinon plus fort, du moins plus heureux que son cher Brandimart.
Elle marche pendant plusieurs jours avant de rencontrer un chevalier tel qu’elle le voulait pour combattre contre le Sarrasin et délivrer son amant. Après avoir longtemps cherché quelqu’un qui convînt à cette besogne, elle rencontra un chevalier à la soubreveste riche et ornée, toute brodée de troncs de cyprès.
Je vous raconterai ailleurs qui c’était. Je veux auparavant retourner à Paris, et vous dire la suite de la grande déroute que Renaud et Maugis firent essuyer aux Maures. Je ne saurais vous énumérer ceux qui purent fuir et ceux qui furent envoyés sur les bords du Styx. L’obscurité de la nuit ne permit pas à Turpin, qui avait entrepris de le faire, de les compter.
Dans le premier sommeil, sous sa tente, dormait Agramant. Un chevalier vient le réveiller en lui disant qu’il va être fait prisonnier, s’il ne prend immédiatement la fuite. Le roi, regardant alors autour de lui, voit la confusion qui règne parmi les siens. Ceux-ci, sans songer à faire tête à l’ennemi, fuient çà et là, nus et désarmés, car ils n’ont pas même eu le temps de prendre leur bouclier.
Le roi, fort perplexe et sans un seul conseiller autour de lui, se faisait attacher sa cuirasse, quand arrivent Falsiron, le fils de Grandonio, Balugant et d’autres encore. Ils montrent à Agramant le danger qu’il court de rester mort ou prisonnier en ce lieu ; ils ajoutent même que s’il peut sauver sa personne, la fortune se sera montrée propice et bonne envers lui.
Ainsi parle Marsile, ainsi parle le brave Sobrin, ainsi disent tous les autres d’un commun accord. Sa perte est d’autant plus prochaine, que Renaud s’avance avec plus d’impétuosité. S’il attend que le paladin, cet homme avide de carnage, soit arrivé avec tous ses gens, il peut être certain que lui et ses amis resteront tous morts, ou aux mains des ennemis.
Mais il peut se réfugier dans Arles ou dans Narbonne avec le peu de gens qu’il a autour de lui. L’une et l’autre de ces villes sont fortes et peuvent supporter un siège de plusieurs jours. Quand il aura mis sa personne en sûreté, il pourra venger cet affront, et refaire promptement une nouvelle armée avec laquelle il vaincra Charles.