Il va de çà de là, cherchant Renaud, l’appelant de sa voix la plus forte, et se portant toujours vers les endroits où il voit le plus de morts amoncelés. Enfin ils se trouvent en face l’un de l’autre l’épée à la main, car leurs lances avaient été brisées en mille morceaux, et les éclats en avaient volé jusqu’au char constellé de la Nuit.
Quand Gradasse reconnaît le vaillant paladin, non à son enseigne, mais aux coups terribles qu’il porte, ainsi qu’à Bayard qui semble à lui seul être maître de tout le camp, il se met sans retard à lui reprocher — conduite indigne de lui — de ne s’être pas présenté sur le champ du combat, au jour fixé, pour vider leur différend.
Il ajoute : « — Tu espérais sans doute, en te cachant ce jour-là, que nous ne nous rencontrerions plus jamais en ce monde ; or, tu vois que je t’ai rejoint. Quand même tu descendrais sur les rives les plus extrêmes du Styx, quand même tu monterais au Ciel, sois certain que je t’y suivrais, si tu emmenais avec toi ton destrier au séjour de la lumière, ou là-bas dans le monde aveugle.
« Si tu n’as pas le cœur de te mesurer avec moi, et si tu comprends que tu n’es pas de force égale ; si tu estimes la vie plus que l’honneur, tu peux sans péril te tirer d’affaire, en me laissant de bonne grâce ton coursier. Tu pourras vivre ensuite, si vivre t’est cher ; mais tu vivras à pied, car tu ne mérites pas de posséder un cheval, toi qui déshonores à ce point la chevalerie. — »
Ces paroles avaient été dites en présence de Richardet et de Guidon le sauvage. Tous deux tirent en même temps leur épée pour châtier le Sérican. Mais Renaud s’oppose à leur intervention, et ne souffre point qu’ils lui fassent cet affront. Il dit : « — Ne suis-je donc pas bon pour répondre à qui m’outrage, sans avoir besoin de vous ? — »
Puis, se retournant vers le païen, il dit : « — Écoute, Gradasse ; je veux, si tu consens à m’entendre, te prouver clairement que je suis allé sur le bord de la mer pour te rejoindre. Puis, je te soutiendrai les armes à la main, que je t’ai dit vrai de tout point, et que tu en auras menti chaque fois que tu diras que j’ai manqué aux lois de la chevalerie.
« Mais je te prie instamment, avant que nous nous livrions au combat, d’écouter jusqu’au bout mes justes et vraies excuses, afin que tu ne m’adresses plus des reproches non mérités. Ensuite, j’entends que nous nous disputions Bayard à pied, seul à seul, en un lieu solitaire, comme tu l’as toi-même désiré. — »
Le roi de Séricane était courtois, comme tout cœur magnanime l’est d’ordinaire. Il fut satisfait d’entendre la pleine justification du paladin. Il vint avec lui sur la rive du fleuve, et là, Renaud, simplement, lui raconta sa véridique histoire et prit tout le ciel à témoin.
Puis il fit appeler le fils de Bauves, lequel était parfaitement au courant de l’affaire. Celui-ci raconta de nouveau, en présence des deux champions, comment il avait usé d’un enchantement, sans en dire ni plus ni moins. Renaud reprit alors : « — Ce que je t’ai prouvé par témoin, je veux t’en donner maintenant par les armes, et quand il te plaira, une preuve encore plus évidente. — »
Le roi Gradasse qui ne voulait pas, pour une nouvelle querelle, abandonner la première, accepta sans contester les excuses de Renaud, bien que doutant encore si elles étaient vraies ou fausses. Les deux adversaires ne fixèrent plus le lieu du combat sur le doux rivage de Barcelone, comme ils l’avaient fait la première fois, mais ils convinrent de se rencontrer le lendemain matin, près d’une fontaine voisine,