Le Gascon croyait dire vrai ; car dans l’armée des Maures c’était l’universelle croyance, et l’on en parlait également partout hors du camp. Les nombreux témoignages de sympathie que Roger et Marphise échangeaient, avaient donné lieu à ces rumeurs ; et il suffit d’une seule bouche pour accréditer une nouvelle bonne ou mauvaise, et la propager à l’infini.
L’arrivée de Marphise parmi les Maures, en compagnie de Roger, et sa présence continuelle à ses côtés, avaient tout d’abord donné naissance à ce bruit. Mais ce qui l’avait encore accru, c’était qu’après avoir quitté le camp en enlevant Brunel, comme je l’ai conté, elle y était ensuite revenue sans avoir été rappelée par personne et seulement pour voir Roger.
Elle était venue au camp non pas une fois, mais souvent, dans le seul but de visiter Roger qui languissait gravement blessé. Elle y restait tout le jour, et ne partait que le soir, ce qui donnait encore plus à parler aux gens, car on la connaissait pour tellement fière, qu’elle tenait tout le monde pour vil à côté d’elle, tandis qu’elle était humble et douce pour Roger seul.
Comme le Gascon assurait Bradamante que tout cela était vrai, celle-ci fut saisie d’une peine si violente, qu’elle faillit tomber à la renverse. Sans rien répondre, elle fit faire volte-face à son destrier, le cœur plein de jalousie, de colère et de rage. Ayant perdu toute espérance, elle rentra furieuse dans son appartement.
Et sans quitter ses armes, elle se jeta tout de son long sur son lit, le visage enfoui dans les draps qu’elle prit dans sa bouche pour s’empêcher de crier. Se rappelant ce que le chevalier lui avait dit, elle tomba dans une telle douleur, que ne pouvant la contenir plus longtemps, force lui fut de l’exhaler en ces termes :
« — Malheureuse ! à qui dois-je croire désormais ? Tous sont perfides et cruels, puisque tu es cruel et perfide, ô mon Roger, toi que je tenais pour si dévoué et si fidèle. Quelle cruauté, quelle trahison coupable trouveras-tu dans les tragédies, qui ne soit moindre que la tienne, si tu veux songer à ce que je méritais et à ce que tu me devais ?
« Pourquoi, Roger, alors qu’il n’existe pas au monde de chevalier plus hardi, plus beau que toi, ni qui t’égale en vaillance, en belles manières et en courtoisie ; pourquoi ne fais-tu pas en sorte qu’entre toutes tes autres vertus si éclatantes, on dise que tu possèdes aussi la constance, et que tu gardes inviolable la fidélité, cette vertu devant laquelle toutes les autres cèdent et s’inclinent ?
« Ne sais-tu pas que, sans elle, la vaillance et les nobles manières ne sont rien ? C’est ainsi que les plus belles choses ne peuvent se voir là où la lumière ne les éclaire point. Il te fut facile de tromper une damoiselle dont tu étais le seigneur, l’idole et la divinité, et à qui tu aurais pu, avec une parole, faire croire que le soleil est obscur et froid.
« Cruel, de quelle faute auras-tu du remords, si tu ne te repens point de tuer qui t’aime ? Si tu acceptes si légèrement de manquer à ta foi, quel est donc le poids qui pourrait peser sur ton cœur ? Comment traites-tu tes ennemis, si, à moi qui t’aime, tu causes de pareils tourments ? Je pourrai bien dire qu’il n’y a pas de justice au ciel, si ma vengeance tarde à t’atteindre.
« L’ingratitude égoïste est, de tous les crimes, celui qui pèse le plus sur l’homme ; c’est pour cela que le plus beau des anges du ciel fut précipité dans le plus obscur et le plus profond de l’enfer. Et si une grande faute exige un grand châtiment lorsqu’elle n’a pas été lavée par une pénitence nécessaire, prends garde qu’un dur châtiment ne t’atteigne pour ton ingratitude envers moi, ingratitude dont tu ne veux pas te repentir.