« Pour moi, qui me fais le défenseur de cette cause, je dis : il ne s’agit pas de savoir si je suis plus ou moins belle. Je ne suis pas venue ici comme dame, et je ne veux pas que mes actes soient ceux d’une dame. Mais qui pourra dire, à moins que je ne me dépouille entièrement, si je suis ou si je ne suis pas une dame ? Or, on ne doit pas dire ce qu’on ne sait pas, surtout quand quelqu’un doit en souffrir.

« Il y en a beaucoup d’autres qui, comme moi, ont les cheveux longs, et qui ne sont point femmes pour cela. Il est évident que c’est comme chevalier et non comme dame, que j’ai conquis le droit de loger ici. Pourquoi donc voulez-vous me qualifier de dame, quand tous mes actes sont ceux d’un homme ? Votre loi veut que les dames soient expulsées par les dames, et non vaincues par un guerrier.

« Admettons encore que, comme il vous le semble, je sois une femme — ce que je ne vous concède pas — et que ma beauté n’égale pas celle de cette dame ; je ne crois pas que vous voudriez m’enlever le prix de mon courage, parce que mon visage aurait été déclaré moins beau. Il ne me paraîtrait pas juste de perdre, à cause d’une moindre beauté, ce que j’ai gagné avec les armes par mon courage.

« Quand même d’ailleurs l’usage exigerait que celle qui est inférieure en beauté doive se retirer, je voudrais encore rester, au risque de ce qui pourrait résulter de mon obstination. De la contestation inégale élevée entre cette dame et moi, je conclus que, sur cette question de la beauté, elle peut perdre beaucoup et gagner bien peu avec moi.

« Or, si la perte et le gain n’offrent pas des chances égales, toute décision est injuste. De sorte que, et par raison et par cas spécial, l’hospitalité ne saurait être refusée à cette dame. Et si quelqu’un est assez hardi pour prétendre que mon raisonnement n’est point bon, je suis prête à lui soutenir, de la façon qui lui fera plaisir, que mon dire est vrai et que le sien est faux. —  »

La fille d’Aymon, émue de pitié à l’idée qu’une si gente dame allait être injustement chassée et exposée à la pluie battante, sans un toit, sans un abri pour se mettre à couvert, finit, grâce à ses raisons nombreuses et courtoises, mais surtout grâce à sa conclusion, par persuader au châtelain de rester tranquille et d’accepter ses explications.

De même que, sous les plus cuisantes chaleurs de l’été, la plante, près de s’étioler faute d’un peu d’eau, renaît dès qu’elle sent la pluie vivifiante, ainsi, en se voyant si superbement défendue, la messagère redevint joyeuse et belle comme auparavant.

Les convives purent alors enfin savourer le repas qui leur avait été servi depuis un grand moment et auquel ils n’avaient pas encore touché, sans qu’aucun nouveau chevalier errant ne vînt les déranger. Bradamante seule, au milieu de l’allégresse générale, restait triste et plongée dans sa douleur. La crainte, l’injuste soupçon qu’elle avait dans le cœur, lui enlevaient tout appétit.

Aussitôt que le souper fut achevé, — et il aurait été probablement plus long, sans le désir qu’avaient les convives de rassasier aussi leurs yeux — Bradamante se leva et la messagère avec elle. Le châtelain fit en même temps un signe à l’un des serviteurs qui alluma promptement un grand nombre de torches, grâce auxquelles la salle fut splendidement éclairée jusqu’en ses moindres recoins. Je dirai dans l’autre chant ce qui suivit.

CHANT XXXIII.