Ils s’éloignèrent de la fontaine, suivant les herbes nouvellement foulées. Mais Bayard est déjà loin d’eux, car ils ne peuvent le suivre que lentement. Gradasse, qui avait l’Alfane tout près de là, saute sur lui, et laisse au milieu de ces bois le paladin triste et plus mécontent que jamais.
Au bout de quelques pas, Renaud perdit les traces de son destrier. Celui-ci avait fait un étrange chemin, cherchant dans les ravins, à travers les arbres et les rochers, les endroits les plus hérissés d’épines, les plus sauvages, afin de se mettre à l’abri des griffes de cet oiseau qui, tombant du ciel, était venu l’assaillir. Renaud, après s’être vainement fatigué à chercher, retourna l’attendre à la fontaine,
Espérant que Gradasse l’y conduirait, comme cela était convenu entre eux. Mais voyant qu’il attendait en vain, il s’en alla à pied à travers champs et fort dolent. Revenons à Gradasse, auquel il arriva tout le contraire de ce qui était arrivé à Renaud. Son heureuse destinée, plutôt que ses recherches, lui fait entendre tout près de lui le hennissement du brave destrier ;
Il le retrouve dans une caverne profonde, encore si tremblant de la peur qu’il avait eue, qu’il n’osait plus sortir. Le païen, l’ayant en son pouvoir, se rappelle très bien la promesse qu’il a faite de retourner avec lui à la fontaine. Mais il n’est plus disposé à observer cette promesse, et il se tient en soi-même ce langage :
« — Que celui qui voudra disputer et batailler pour l’avoir, dispute et bataille ; pour moi, je suis plus désireux de le posséder pacifiquement. D’un bout à l’autre de la terre, je suis venu jadis dans l’unique but de me rendre maître de Bayard ; maintenant que je le tiens en mes mains, bien fou celui qui croirait que je consentirais à m’en défaire. Si Renaud veut le ravoir, qu’il vienne lui aussi dans l’Inde, comme je suis venu moi-même jadis en France.
« La Séricane ne sera pas un séjour moins sûr pour lui que la France ne l’a déjà été deux fois pour moi. — » Ainsi disant, il s’en vint à Arles par la voie la plus facile et y rejoignit l’armée. Puis, ayant en sa possession Bayard et Durandal, il partit sur une galère espalmée. Mais je vous parlerai de lui une autre fois, car je dois quitter Gradasse, Renaud et la France.
Je veux suivre Astolphe qui, avec la selle et le mors, dirigeait l’hippogriffe par les airs, comme il eût fait d’un palefroi. Il le faisait aller d’une course plus rapide que le vol de l’aigle et du faucon. Après qu’il eut parcouru d’une mer à l’autre, des Pyrénées au Rhin, tout le pays des Gaules, il se dirigea vers le Ponant, du côté de la chaîne de montagne qui sépare la France de l’Espagne.
Il passa en Navarre et de là en Aragon, laissant tous ceux qui le voyaient en grande stupeur. Il laissa bien loin à sa gauche Tarragone, Biscaglia à sa droite, et arriva en Castille. Il vit la Gallicie et le royaume de Lisbonne ; puis il dirigea sa course vers Cordoue et Séville, parcourant les rivages de la mer, l’intérieur des terres, jusqu’à ce qu’il eût visité toute l’Espagne.
Il vit le détroit de Gadès et les bornes qu’Hercule posa pour les premiers navigateurs. Il se disposa ensuite à courir çà et là en Afrique, de la mer d’Atlante aux confins de l’Égypte. Il vit les fameuses Baléares, et Iviça qui se trouva droit sur son chemin. Puis, tournant bride, il se dirigea vers Arzilla assise sur la mer qui la sépare de l’Espagne.
Il vit Maroc, Fez, Oran, Hippone, Alger, Bougie, toutes ces superbes cités qui ont autour d’elles comme une couronne d’autres cités, couronne d’or et non de feuillage ou de verdure. Puis, il piqua vers Biserte et Tunis. Il vit Cabès et l’île de Gerbi, Tripoli, Bérénice, Ptolémaïs, et parvint jusqu’aux lieux où le Nil se jette en Asie.