Argument. — Astolphe, étant entré dans la grotte par où l’on descend dans l’enfer, apprend d’une âme quelle peine est infligée à ceux qui méconnaissent l’amour d’autrui. De là, il va dans le Paradis terrestre ; puis il passe dans la Lune, où on lui donne le moyen de rendre la raison à Roland. Description du palais des Parques.
O faméliques Harpies, iniques et féroces, c’est sans doute en punition de crimes anciens, qu’un jugement d’en haut vous déchaîne sur toutes les tables, dans l’Italie aveugle et pleine d’erreurs. C’est pour cela que les enfants innocents, les mères éplorées tombent de faim et voient, en un seul repas de ces monstres hideux, dévorer ce qui devait soutenir leur existence entière.
Trop coupable fut celui qui ouvrit les cavernes où vous étiez enfermées depuis de longues années déjà ! C’est lui qui fut cause que l’infection et la gloutonnerie se répandirent sur l’Italie comme une épidémie morbide. Depuis lors, la vie heureuse y est inconnue, et la tranquillité en est tellement disparue, qu’elle a toujours été en proie à la guerre, à la pauvreté, aux angoisses, et qu’elle sera ainsi pendant de longues années encore ;
Jusqu’au jour où, secouant par la chevelure ses enfants endormis et les faisant se souvenir, elle leur criera : N’en est-il point parmi vous qui ressemblent par le courage à Calaïs et à Zéthès[13], qui délivreront nos tables de l’infection et des griffes crochues, et leur rendront leur pureté première, ainsi que ceux-ci l’ont fait pour les tables de Phinées, et que le paladin le fit pour celle du roi d’Éthiopie ?
Le paladin, chassant devant lui les brutales Harpies qui fuyaient en déroute, les poursuivit des sons horribles du cor, jusqu’à ce qu’il fût arrêté par une montagne, sous laquelle elles disparurent dans une grotte. Il tendit l’oreille à l’ouverture, et il entendit comme un bruit entrecoupé de pleurs, de hurlements, de lamentations éternelles, signe évident que c’était là l’enfer.
Astolphe résolut d’y entrer, et de voir ceux qui ont perdu le jour. Il voulait pénétrer jusqu’au centre de la terre, et faire le tour des cercles infernaux. « — Qu’ai-je à craindre, en y entrant ? — dit-il — ne puis-je pas toujours appeler le cor à mon aide ? Je mettrai en fuite Pluton et Satan, et je me ferai faire passage par le chien à triple gueule. — »
Il descend prestement de son destrier ailé et le lie à un arbuste. Puis il s’enfonce dans la caverne, après avoir pris le cor dans lequel était tout son espoir. Il ne va pas loin sans qu’une fumée épaisse et âcre lui offusque le nez et les yeux. Cette fumée était plus épaisse que si elle avait été produite par la poix et le soufre. Astolphe n’en continue pas moins d’avancer.
Mais plus il avance, plus la fumée et les ténèbres s’épaississent. Il craint de ne pouvoir aller plus avant, et d’être obligé de retourner sur ses pas. Soudain il voit quelque chose qu’il ne peut distinguer, s’agiter à la voûte comme remue au vent le cadavre d’un pendu qui est resté exposé pendant plusieurs jours à la pluie et au soleil.
A la lumière faible, presque nulle, qui règne dans ce chemin noir et enfumé, il ne peut discerner quel est l’objet qui s’agite dans l’air. Pour s’en rendre compte, il s’avise de lui porter un ou deux coups de son épée ; puis il s’arrête, pensant que c’est peut-être un Esprit qu’il vient de frapper à travers la fumée.
Alors il entend ces paroles prononcées d’une voix triste : « — Hélas ! descends sans faire du mal aux autres. C’est assez que je sois tourmenté par la fumée épaisse que vomit le feu infernal. — » Le duc stupéfait s’arrête, et dit à l’ombre : « — Que Dieu arrête la fumée de façon qu’elle ne puisse monter jusqu’à toi. Mais qu’il te plaise de m’apprendre ton sort.