« C’est ainsi que je lui parlai, après avoir vu le pouvoir que j’avais sur lui. Je le rendis plus repentant que ne le fut jamais anachorète en son ermitage. Il tomba à mes pieds, me suppliant de venger avec le glaive qu’il portait à ses côtés, et qu’il voulait à toute force me faire prendre, la grande faute dont il s’était rendu coupable.
« Le voyant ainsi, je résolus de poursuivre ma grande victoire jusqu’à la fin. Je lui donnai l’espoir de me posséder encore, s’il rachetait sa faute, en rendant à mon père le royaume de ses ancêtres, et en s’efforçant de m’obtenir par ses services, par son amour, et non par les armes.
« Il me promit de faire tout cela, et je rentrai au château telle que j’en étais sortie, sans qu’il eût osé me baiser seulement sur la bouche. Vois s’il était bien sous le joug ; vois si son ardeur pour moi le tenait enchaîné, et s’il était besoin qu’Amour lui lançât d’autres traits empennés ! Il alla trouver le roi d’Arménie, auquel il avait promis de donner tout ce qu’il conquerrait ;
« Et avec les meilleures raisons qu’il put trouver, il le pria de laisser à mon père le royaume dont il avait ravagé et dépouillé toutes les provinces, et de retourner jouir en Arménie des fruits de la victoire. Le roi d’Arménie, les joues enflammées de colère, répondit à Alceste qu’il ne devait point espérer cela ; qu’il ne voulait point renoncer à cette guerre tant que mon père aurait un pouce de terre à lui.
« Si Alceste avait été changé de fond en comble par les paroles d’une vile et méprisable femme, il en aurait toute la honte ; pour lui, il ne saurait consentir à perdre, sur sa prière, tout ce qu’il avait conquis en une année de fatigues. Alceste le pria de nouveau, se plaignant que ses prières n’eussent pas plus d’effet. Enfin, saisi de colère, il le menaça, disant qu’il le lui ferait faire de force ou de bonne volonté.
« Sa colère alla s’augmentant à un tel point, que des menaces il en vint aux actes. Alceste tira son épée contre le roi, et, malgré les efforts de mille courtisans qui s’étaient précipités à son secours, il le tua. Le même jour, à la tête des Ciliciens et des Thraces, qui étaient à sa solde, et de ses autres mercenaires, il défit complètement les Arméniens.
« Poursuivant sa victoire, et faisant la guerre à ses frais, en moins d’un mois, et sans qu’il en coûtât la moindre dépense à mon père, il lui rendit tout son royaume. Puis, pour compenser les pertes qu’il avait subies, outre les nombreuses dépouilles qu’il lui abandonna, il lui soumit une partie de l’Arménie, de la Cappadoce et de l’Ircanie qui s’étend jusqu’à la mer, et frappa l’autre partie d’un lourd tribut.
« A son retour, au lieu du triomphe auquel il s’attendait, nous résolûmes de lui donner la mort. Mais nous dûmes remettre l’exécution de ce projet afin de ne pas nous attirer de mésaventure, car il s’appuyait sur de nombreux amis. Je feignis de l’aimer, et je lui donnai de jour en jour une plus grande espérance de devenir sa femme. Mais auparavant, je lui dis que je désirais qu’il déployât sa vaillance contre nos autres ennemis.
« Et tantôt seul, tantôt avec peu de gens, je l’envoyai à d’étranges et périlleuses entreprises, où il devait trouver mille fois la mort. Mais tout lui réussit ; il revint toutes les fois victorieux, soit qu’il eût eu à combattre des géants horribles et monstrueux, soit qu’il eût eu affaire aux Lestrigons qui infestaient nos contrées.
« Alcide ne fut jamais poussé par Euristhée et par sa marâtre à plus d’entreprises périlleuses, sur le Lerne, en Némée, en Thrace, dans la forêt d’Érymanthe, dans les vallons d’Étolie et de la Numidie, sur le Tibre, sur l’Ibère et ailleurs, que mon amant ne fut poussé par mes prières et par mes incitations homicides, car je cherchais toujours à m’en délivrer.