Entre les rameaux, chantent de petits oiseaux aux couleurs azurées et blanches et vertes et rouges et jaunes ; les ruisseaux font entendre leur murmure, et les lacs tranquilles surpassent le cristal par leur limpidité. Une douce brise, toujours égale, se joue à leur surface, et agite l’air de façon à amortir la chaleur du jour.
Cette brise s’en va prélevant sur les fleurs, les fruits, le feuillage, des parfums de toute nature, dont elle forme un mélange suave qui nourrit l’âme. Au milieu de la plaine, surgit un palais qui semble brûler d’une flamme vive, tellement il projette, tout autour de lui, de splendeur et de lumière inconnue aux mortels.
Astolphe dirige lentement son destrier vers le palais dont l’enceinte mesure plus de trente milles ; il admire de tout côté ce beau pays, et trouve le monde que nous habitons mauvais et misérable, en butte à la colère du ciel et de la nature, auprès de celui-ci qui est si suave, si resplendissant, si riant.
En approchant du palais lumineux, il reste frappé d’étonnement ; les murailles sont tout entières d’une seule pierre précieuse, plus vermeille et plus resplendissante que l’escarboucle. Ouvrage surprenant d’un ingénieux architecte ! quel est celui de nos chefs-d’œuvre qui pourrait lui être comparé ? Qu’il se taise, celui qui voudrait mettre en parallèle les sept merveilles du monde.
Sur le seuil éclatant de cette heureuse demeure, un vieillard s’avance vers le duc. Il est revêtu d’un manteau rouge et d’une robe blanche, dont l’une peut être comparée au lait, l’autre à la pourpre. Ses cheveux sont blancs ; ses joues sont couvertes d’une épaisse barbe blanche qui descend sur la poitrine. Et son aspect est si vénérable, qu’on le prendrait pour un des élus du paradis.
Il aborde d’un air joyeux le paladin, qui est descendu respectueusement de cheval, et lui dit : « — Baron, qui par la volonté divine es monté jusqu’au paradis terrestre, bien que tu ne saches pas pourquoi tu as fait le chemin, ni dans quel but tu es venu, tu peux croire que ce n’est pas sans un éclatant miracle que tu es arrivé de l’hémisphère arctique.
« Pour apprendre comment tu dois secourir Charles, et délivrer de tout péril la sainte Foi, tu es venu, par un si long chemin et sans guide, me demander conseil. Je ne voudrais pas, ô mon fils, que tu crusses que c’est grâce à ton savoir et à ton courage que tu es parvenu jusqu’ici. Ni ton cor, ni ton cheval ailé ne t’auraient servi de rien, si Dieu ne t’avait point donné d’y venir.
« Nous nous entretiendrons plus tard plus à notre aise, et je te dirai comment tu devras agir. Mais auparavant, viens te récréer avec nous, car un plus long jeûne doit te peser. — » Le vieillard, continuant à lui parler, étonna beaucoup le duc quand il lui apprit son nom ; et il lui dit qu’il était celui qui écrivit l’Évangile ;
Ce Jean, qui fut si cher au Rédempteur, et à qui ce dernier annonça que, seul entre ses frères, il ne devait pas finir sa vie par la mort, ce qui fut cause que le Fils de Dieu dit à Pierre : « — Pourquoi t’étonnes-tu si je veux qu’il attende ainsi ma venue ? — » Bien qu’il n’eût pas dit : Il ne doit pas mourir, on vit bien cependant que c’était ce qu’il voulait dire.
Jean fut ravi dans ce lieu, et il y trouva compagnie, car déjà le patriarche Énoch y était, ainsi que le grand prophète Élie, qui n’ont vu, ni l’un ni l’autre, leur dernier soir. Hors de l’air pestilentiel et mauvais, ils jouiront d’un éternel printemps, jusqu’à ce que les angéliques trompettes annoncent le retour du Christ sur les blanches nuées.