Là, pensant à l’offense qu’il a faite à sa dame, et combien il a été ingrat envers elle, il s’abîme dans sa douleur. Son affliction est telle, qu’il se mord les mains et les lèvres, et ne cesse de répandre des torrents de larmes. Il est tellement absorbé dans sa pensée, qu’il ne voit venir ni Léon, ni Mélisse.

Il n’interrompt point ses lamentations ; il ne cesse de soupirer et de verser des pleurs. Léon s’arrête un instant pour l’écouter, puis il descend de cheval et s’approche de lui. Il voit bien qu’Amour est cause d’un tel martyre, mais il ne sait pas le nom de la personne qui en est l’objet, car Roger n’a point encore fait entendre son nom.

Léon s’approche doucement, doucement, jusqu’à ce qu’il soit face à face avec Roger ; il l’aborde avec l’affection d’un frère, s’incline vers lui et lui jette les bras autour du cou. Je ne saurais dire si l’arrivée imprévue de Léon est agréable à Roger ; il craint qu’il ne vienne le troubler dans ses projets, et qu’il ne veuille pas le laisser mourir.

Léon, du ton le plus doux, le plus affable qu’il peut trouver, de l’air le plus affectueux qu’il peut prendre, lui dit : «  — Ne crains pas de m’apprendre le motif de ta douleur. Il y a bien peu de maux sur la terre dont l’homme ne puisse se guérir, alors qu’on en connaît la cause. On ne doit point désespérer, tant qu’il reste un souffle de vie.

« Je vois avec beaucoup de peine que tu as voulu te cacher de moi ; tu sais cependant que je suis pour toi un ami véritable. Non seulement depuis que je te connais, je n’ai jamais manqué aux devoirs de l’amitié, mais je t’en ai donné des preuves, alors même que j’aurais dû voir en toi un ennemi à jamais mortel. Sois persuadé que je suis tout disposé à employer pour toi ma fortune et mes amis, à donner ma vie s’il le faut.

« Ne crains donc pas de me confier ton chagrin ; laisse-moi voir si la force, la ruse, les richesses, l’astuce, pourront te tirer de peine. Si tout cela ne réussit pas, tu pourras toujours avoir recours à la mort. Mais tu ne dois pas en venir à cette extrémité, avant d’avoir fait tout ce qu’il faut pour l’éviter. —  »

Il poursuit en lui adressant de si touchantes prières, en lui faisant entendre un langage si doux, si affectueux, que Roger ne peut se défendre d’en être ému, car son cœur n’est ni de fer, ni de marbre. Il comprend que, s’il refuse une réponse, il commettra un acte de discourtoisie et de grossièreté. Il va pour répondre, mais à deux ou trois reprises, les mots lui rentrent dans la gorge avant de pouvoir sortir de sa bouche.

«  — Mon seigneur — dit-il enfin — quand tu sauras qui je suis — et je vais te le dire sans plus tarder — je suis certain que tu ne seras pas moins désireux que moi de me voir mourir. Sache que je suis celui que tu hais tant ; je suis Roger, qui t’ai également haï autrefois. C’est dans l’intention de te donner la mort que j’avais, il y a quelque temps, quitté cette cour.

« Je voulais t’empêcher de m’enlever Bradamante, car je voyais bien qu’Aymon s’était prononcé en ta faveur. Mais l’homme propose et Dieu dispose ; ta générosité envers moi me fit changer de sentiments, et non seulement je dépouillai la haine que je t’avais d’abord portée, mais je me fis pour toujours ton fidèle.

« Ne sachant pas que j’étais Roger, tu m’as prié de te faire avoir Bradamante ; c’était m’arracher le cœur de la poitrine et me voler mon âme. Je t’ai fait voir si j’ai hésité à satisfaire ton désir plutôt que le mien. Bradamante est à toi ; possède-la en paix. Ton bonheur m’est plus cher que mon propre bonheur.