A ces mots, Roger se leva, et, avec la permission de Charles, il lui répondit qu’il mentait et que personne n’avait le droit de l’appeler traître ; qu’il s’était toujours conduit loyalement envers son roi sans qu’on pût le blâmer en rien. Il ajouta qu’il était prêt à soutenir qu’il avait toujours fait son devoir.

Il n’avait besoin de solliciter l’aide de personne pour défendre sa propre cause, et il espérait lui montrer qu’il aurait assez, et peut-être trop, d’un adversaire. Renaud, Roland, le marquis, ses deux fils, aux armes blanches et noires, Dudon, Marphise s’étaient levés pour prendre, contre le fier païen, la défense de Roger,

Prétendant qu’en sa qualité de nouveau marié, il ne devait pas troubler ses propres noces. Roger leur répondit : «  — Tenez-vous tranquilles ; une pareille excuse serait honteuse pour moi. —  » Puis il se fait apporter les armes qu’il a enlevées au comte Tartare, et les endosse pièce par pièce. Le fameux Roland lui chausse les éperons, et Charles lui attache l’épée au flanc.

Bradamante et Marphise lui avaient lacé sa cuirasse et ses autres armes. Astolphe lui tient son destrier et le fils d’Ogier le Danois lui présente l’étrier. Renaud, Naymes, et le marquis Olivier lui font faire place, et font évacuer en toute hâte la lice toujours prête pour pareille besogne.

Les dames et damoiselles, toutes pâles d’effroi, tremblent comme des colombes surprises dans un champ de blé par l’orage, et que la rage des vents chasse vers leur nid, au milieu du fracas du tonnerre, des éclairs qui sillonnent la nue obscure, à travers la grêle et la pluie qui portent le ravage dans les campagnes. Elles tremblent pour Roger, qui ne leur semble pas de force à lutter avec le fier païen.

La foule et la plupart des chevaliers et des barons partageaient la même crainte ; on n’avait pas oublié ce que le païen avait fait dans Paris assiégé ; on se souvenait qu’à lui seul il avait détruit une grande partie de la ville par le fer et par le feu. Les traces de son passage existaient encore et devaient exister longtemps ; jamais le royaume n’avait subi plus cruel désastre.

Plus que tous les autres, Bradamante se sentait le cœur troublé ; elle ne croyait pas, il est vrai, que le Sarrasin eût plus de force que Roger, et surtout plus de vaillance, car c’est du cœur seul que vient le courage. Elle ne croyait pas au bon droit de Rodomont. Cependant, en digne amante qu’elle était, elle ne pouvait bannir ses craintes.

Oh ! combien volontiers elle aurait voulu courir les chances de ce combat incertain, eût-elle été assurée d’y laisser la vie ! Elle aurait accepté de mourir mille fois, plutôt que de savoir son amant exposé à périr.

Mais sachant qu’aucune prière ne saurait faire renoncer Roger à son entreprise, elle regarde le combat, le visage triste, et le cœur tremblant. Roger et le païen se précipitent au-devant l’un de l’autre, le fer baissé ; au choc terrible, les lances semblent être de verre ; leurs éclats font l’effet d’oiseaux volant vers le ciel.

La lance du païen, frappant l’écu de Roger au beau milieu, ne produit qu’un faible effet, tellement parfaite est la trempe de l’acier forgé par Vulcain pour le célèbre Hector. Roger frappe également son adversaire sur l’écu et le traverse net, bien qu’il ait près d’une palme d’épaisseur, et qu’il soit fait d’os doublé d’acier au dedans et au dehors.