Lorsqu’on connut au camp l’arrivée de Bradamante, ce fut une joie et une fête. Chacun la saluait respectueusement, et elle rendait aux uns et aux autres leur salut d’un signe de tête. Renaud, dès qu’il eut appris sa venue, accourut à sa rencontre. Richard, Richardet et tous ses autres parents vinrent aussi et la reçurent avec allégresse.
Puis, quand on apprit que sa compagne était Marphise, si fameuse par les lauriers qu’elle avait cueillis des frontières du Cathay aux confins de l’Espagne, chacun, pauvre ou riche, sortit de sa tente. La foule, désireuse de la voir, venait de tous côtés, se heurtait, se poussait, s’écrasait, pour admirer un si beau couple.
Elles se présentèrent modestement devant Charles. Ce fut le premier jour, écrit Turpin, qu’on vit Marphise ployer les genoux. Le fils de Pépin lui parut seul digne d’un tel hommage, parmi tous les empereurs et tous les rois illustres par leur courage ou leurs richesses que comptait l’armée sarrasine ou l’armée chrétienne.
Charles l’accueillit avec bienveillance, et vint à sa rencontre en dehors de sa tente. Il voulut qu’elle s’assît à ses côtés, au-dessus de tous, rois, princes et barons. Ayant congédié la plus grande partie des assistants, il ne garda près de lui qu’un petit nombre de courtisans, c’est-à-dire les paladins et les princes. La vile plèbe se répandit au dehors.
Marphise alors commença d’une voix douce : « — Illustre, invincible et glorieux empereur, qui de la mer des Indes au détroit de Gibraltar, de la blanche Scythie à l’Éthiopie aride, fais révérer ta croix sans tache, toi dont le règne est le plus sage et le plus juste, ta renommée, qui n’a point de limites, m’a attirée ici du fin fond des contrées les plus éloignées.
« Et, pour te dire vrai, c’est la haine seule qui m’avait tout d’abord poussée, et j’étais venue pour te faire la guerre. Je ne voulais pas qu’un roi qui n’avait pas la même croyance que moi devînt si puissant. C’est pour cela que j’ai rougi les champs du sang chrétien. Je t’aurais encore donné d’autres preuves sanglantes de mon inimitié, s’il ne m’était pas arrivé une aventure qui m’a faite ton amie.
« Alors que je songeais à nuire le plus possible à tes armées, j’ai appris — je te dirai plus à loisir comment — que mon père était le brave Roger de Risa, si odieusement trahi par son frère. Ma mère infortunée me portait dans son sein quand elle traversa la mer, et elle me mit au monde au milieu des plus cruels événements. Un magicien m’éleva jusqu’à l’âge de sept ans, où je lui fus enlevée par les Arabes.
« Ils me vendirent en Perse, comme esclave, à un roi auquel, devenue grande, j’ai par la suite donné la mort, pour défendre ma virginité qu’il voulait me ravir. Je le tuai ainsi que tous ses courtisans. Je chassai sa race dépravée, et je m’emparai du trône. La fortune me favorisa au point qu’à dix-huit ans, moins un ou deux mois, j’avais conquis sept royaumes.
« Jalouse de ta renommée, j’avais, comme je te l’ai déjà dit, formé le projet d’abaisser la gloire de ton grand nom. Peut-être l’aurais-je fait, peut-être me serais-je vue trompée dans mon espoir. Mais aujourd’hui cette pensée est domptée, et ma fureur est tombée en apprenant que je te suis alliée par le sang. C’est pourquoi je suis venue ici.
« Et de même que mon père fut ton parent et ton serviteur, je suis, moi aussi, ta parente et ta servante dévouée. J’oublie à tout jamais la haine altière que je t’ai un temps portée. Je la réserve désormais à Agramant et à tous ceux qui appartiennent à la famille de son père et de son oncle, auteurs de la mort de mes parents. — »