« En mourant, tu prives tes sujets du seul bien qui leur reste, l’espérance ! Si tu vis, j’ai la conviction que tu les délivreras, et qu’après tant de désastres, les jours de fête reviendront. Si tu meurs, ils resteront captifs, et l’Afrique sera pour toujours malheureuse et tributaire. Donc, seigneur, si ce n’est pour toi, vis au moins pour ne pas augmenter le malheur des tiens.

« Tu peux être certain d’avoir des soldats et des subsides de ton voisin le soudan d’Égypte, qui ne saurait voir avec plaisir le fils de Pépin devenir si puissant en Afrique. Ton parent Norandin accourra, à la tête de forces imposantes, pour te remettre en possession de ton royaume. Les Arméniens, les Turcs, les Perses, les Arabes et les Mèdes viendront tous à ton secours, si tu le leur demandes. —  »

C’est par de semblables paroles que le prudent vieillard s’efforce de faire renaître chez son prince l’espoir de reconquérir bientôt l’Afrique, bien qu’au fond de son propre cœur il craigne peut-être le contraire. Il sait combien est mal accueilli, combien de larmes vaines est la plupart du temps forcé de répandre quiconque se laisse enlever son royaume, et va implorer ensuite le secours des Barbares.

Annibal, Jugurtha, et d’autres encore, en ont fourni d’irréfutables preuves dans l’antiquité, et de notre temps, Ludovic le More, remis aux mains d’un autre Ludovic[13]. C’est sur cet exemple que votre frère Alphonse s’est appuyé, mon seigneur, en affirmant sans cesse que c’est être fou que d’avoir plus de confiance dans les autres qu’en soi-même.

Aussi, dans la guerre où il fut entraîné par le dépit du souverain pontife irrité, bien qu’il ne pût compter beaucoup sur la résistance de ses faibles sujets, bien que celui qui était venu à son secours eût été vaincu par l’armée italienne, et que son royaume fût au pouvoir de l’ennemi, on ne put, ni par menaces ni par promesses, lui faire signer l’abandon de ses États.

Le roi Agramant, tournant sa proue vers l’Orient, avait repris le large, lorsqu’il fut assailli par une tempête impétueuse qui s’éleva de terre. Le nocher, assis au gouvernail, dit en levant les yeux au ciel : «  — Je vois s’approcher un ouragan si terrible, que le navire ne pourra y résister.

« Si vous voulez bien, seigneurs, suivre mon conseil, il y a près d’ici, à main gauche, une île sur laquelle je crois prudent d’aborder, jusqu’à ce que la fureur de la mer soit calmée. —  » Agramant y consentit, et l’on put éviter tout péril en descendant sur cette île placée, pour le salut des marins, entre l’Afrique et la haute fournaise de Vulcain.

L’île est inhabitée. Elle est couverte d’humbles myrtes et de genévriers qui servent de retraite sûre et agréable aux cerfs, aux daims, aux chevreuils et aux lièvres. Elle est peu connue, hormis des pêcheurs qui viennent souvent suspendre leurs filets humides aux buissons rabougris, pour les faire sécher, pendant que les poissons dorment tranquilles au fond de la mer.

Là se trouvait déjà un autre navire, chassé aussi par la tempête. Il venait d’Arles, et portait le grand guerrier qui régnait sur la Séricane. Les deux rois se firent un accueil digne d’eux ; après avoir échangé leurs révérences, ils s’embrassèrent tendrement, car ils étaient amis, et ils avaient été naguère compagnons d’armes sous les murs de Paris.

Gradasse apprit avec un vif déplaisir les malheurs du roi Agramant. Puis, en roi courtois, il lui offrit l’aide de sa propre personne. Mais il le dissuada d’aller en Égypte, demander aide à cette nation perfide : «  — L’exemple de Pompée — lui dit-il — devrait avertir tous les princes fugitifs du danger qu’ils y courent.