Et tandis qu’il avait été incertain de sa route pendant que le pilote le dirigeait, il alla droit en Afrique, dès qu’il ne fut plus conduit par personne. Il s’en vint échouer à deux ou trois milles près de Biserte, du côté de l’Égypte. L’eau et le vent venant à lui manquer tout à coup, il resta enfoncé dans le sable de ce rivage stérile et désert. Juste à ce moment, arriva Roland, qui se promenait, comme je vous l’ai raconté plus haut.

Désireux de savoir si ce navire était vide ou chargé, Roland, suivi de Brandimart et de son beau-frère, sauta dans une barque légère et poussa jusqu’au bâtiment échoué. Étant monté sur le pont, il ne vit personne, et trouva seulement le bon destrier Frontin, ainsi que les armes et l’épée de Roger.

Ce dernier avait dû s’échapper en telle hâte, qu’il n’avait même pas eu le temps de prendre son épée. Le paladin la reconnut. Elle s’appelait Balisarde, et lui avait appartenu autrefois pendant quelque temps. Vous devez avoir lu comment il la prit à Fallerine, lorsqu’il détruisit son jardin si beau, et comment elle lui fut volée plus tard par Brunel.

Vous savez comment Brunel la céda librement à Roger, au pied de la montagne de Carène. Roland avait autrefois bien éprouvé quelle taille et quelle force elle avait. Il fut donc enchanté de la retrouver, et il en rendit grâce à Dieu. Il crut alors, et il le dit souvent depuis, que Dieu la lui avait envoyée au moment où il en avait si grand besoin,

A la veille de se battre avec le prince de Séricane qui, outre sa force redoutable, possédait — Roland ne l’ignorait pas — Bayard et Durandal. Ne connaissant pas le reste de l’armure, il ne put l’apprécier comme celui qui l’aurait éprouvée. Cependant elle lui parut bonne, mais plus riche et plus belle encore.

Et comme il n’avait pas à s’inquiéter de la qualité de son armure, puisqu’il était complètement invulnérable, il la céda avec plaisir à Olivier. Quant à l’épée, ce fut autre chose, car il se la mit aussitôt au flanc. A Brandimart il donna le destrier. Il voulut ainsi partager également avec chacun de ses compagnons les bénéfices de cette trouvaille.

Tout guerrier s’efforce d’avoir de beaux et riches vêtements pour le jour du combat. Roland fit broder sur son quartier la haute tour Babel, frappée de la foudre. Olivier voulut avoir sur le sien un chien d’argent couché, portant sa laisse sur le dos, avec cette légende : « Jusqu’à ce qu’il vienne ». Il voulut avoir une soubreveste en or et digne de lui.

Brandimart, en mémoire de son père, résolut d’aller au combat vêtu simplement d’une soubreveste couleur sombre et triste. Fleur-de-Lys la lui borda, du mieux qu’elle put, d’une frange belle et choisie, parsemée de riches pierreries. Le reste était en drap commun et tout noir.

La dame fit de sa propre main la soubreveste que le chevalier devait revêtir par-dessus son haubert, ainsi que la housse qui devait recouvrir la croupe, le poitrail et la crinière de son cheval. Mais du jour où elle se mit à ce travail, jusqu’à celui où elle l’acheva, on ne la vit ni sourire ni donner le moindre signe de joie.

Elle avait sans cesse au cœur la crainte, le tourment, que son cher Brandimart lui fût enlevé. Déjà elle l’avait vu s’engager, à plus de cent reprises différentes, dans de grandes batailles pleines de périls. Jamais elle n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment, car l’épouvante lui glaçait le sang et lui pâlissait le visage. Et cette nouveauté même d’avoir peur lui faisait battre le cœur d’une double crainte.