« Hélas ! depuis ce jour elle demeure avec lui, vivant dans les plaisirs, et se raillant de moi ; et moi je languis encore du mal que je me suis fait à moi-même, et je ne puis rester en place. Mon mal croît sans cesse, et il est juste que j’en meure. Il y a, du reste, peu à faire pour cela. Je crois bien que je serais mort avant la fin de la première année, si une chose ne m’apportait quelque consolation.
« Cette consolation, la voici : parmi tous ceux qui se sont assis sous mon toit depuis dix ans — et je leur ai présenté la coupe à tous — il n’en est pas un dont la poitrine n’ait été inondée. C’est pour moi une sorte de soulagement que d’avoir tant de compagnons dans mon infortune. Toi seul, parmi tant d’autres, tu t’es montré sage, en refusant de faire la périlleuse expérience.
« Quant à moi, pour avoir voulu en savoir plus qu’on n’en doit chercher à savoir au sujet de sa femme, j’ai perdu le repos pour toute ma vie, longue ou courte. Tout d’abord Mélisse se réjouit de l’aventure, mais sa joie fut de peu de durée. Comme elle était la cause de mon malheur, je la pris en une telle haine, que je ne pouvais plus la voir.
« Elle avait cru prendre auprès de moi la place de ma femme, une fois que celle-ci serait partie, mais elle finit par s’impatienter d’être haïe de moi, qu’elle disait aimer plus que sa vie, et, pour fuir un tourment inutile, elle ne tarda pas à quitter ces lieux et à abandonner le pays. Depuis, on n’en a plus entendu parler. — »
Ainsi narrait le triste chevalier. Quand il eut fini son histoire, Renaud resta quelque temps pensif, vaincu de pitié, puis il lui fit cette réponse : « — En vérité, Mélisse te donna un aussi mauvais conseil que si elle t’avait proposé d’aller visiter un essaim de guêpes, et toi tu fus peu avisé d’aller chercher ce que tu aurais été très fâché de trouver.
« Si la cupidité a poussé ta femme à te manquer de fidélité, ne t’en étonne pas : ce n’est pas la première, ni la cinquième qui ait succombé en un si grand combat. Il en est de plus vertueuses qui, pour un moindre prix, se laisseraient entraîner à des actes plus coupables encore. Combien d’hommes n’as-tu pas entendu accuser d’avoir pour de l’or trahi leurs maîtres ou leurs amis ?
« Tu ne devais pas l’attaquer avec de si puissantes armes, si tu voulais la voir résister. Ne sais-tu pas que, contre l’or, le marbre et l’acier le plus dur ne peuvent tenir ? Tu as été, à mon avis, plus coupable en essayant de la tenter, qu’elle en succombant si vite. Si c’eût été elle qui t’eût tenté, je ne sais si tu aurais été plus vertueux. — »
Ici Renaud mit fin à son discours et, se levant de table, il demanda la permission d’aller dormir. Son intention était de se reposer un peu, puis de partir une heure ou deux avant le jour. Il avait peu de temps à lui, et le peu qu’il avait, il l’employait avec beaucoup de mesure et ne perdait pas une minute. Le châtelain lui dit qu’il pouvait aller se reposer à sa fantaisie,
Car sa chambre et son lit étaient tout préparés ; mais que, s’il voulait suivre son conseil, il pourrait dormir tranquillement toute la nuit, tout en avançant de quelques milles pendant son sommeil. « — Je te ferai — lui dit-il — préparer un bateau sur lequel tu pourras dormir à l’abri de tout danger, et qui, descendant le fleuve pendant toute la nuit, te fera gagner une journée de chemin. — »
La proposition plut à Renaud, qui s’empressa de l’accepter, et remercia vivement son généreux hôte. Puis, sans plus de retard, il descendit sur la rive où les marins l’attendaient. Il put ainsi reposer tout à son aise, pendant que le bateau, poussé par six rameurs, descendait le cours du fleuve, léger et rapide comme l’oiseau dans les airs.