« Maintenant je suis ici pour te récompenser de ce que tu fis autrefois pour moi. En ce moment nul ne me demande en vain une faveur, car je suis hors de la peau du serpent. Je te ferai dans un instant trois fois plus riche que tu ne le fus par héritage paternel. Et je veux que tu ne redeviennes plus jamais pauvre ; au contraire, plus tu dépenseras, plus ta fortune augmentera.

« Et parce que je te retrouve encore enchaîné dans les liens dont Amour t’avait lié jadis, je veux te montrer de quelle façon tu dois t’y prendre pour satisfaire tes désirs. Je veux que, pendant que le mari est loin d’ici, tu mettes sans retard mon conseil à exécution. Tu vas aller trouver la dame qui habite hors la ville, à la campagne, et je serai encore près de toi. —  »

«  — Elle poursuivit en lui disant de quelle façon elle entendait qu’il se présentât devant sa dame ; comment il devait s’habiller ; comment il devait la prier et la tenter. Elle lui dit quelle forme elle prendrait elle-même, car, hormis le jour où elle rompait avec les serpents, elle pouvait, à sa volonté, prendre toutes les formes du monde.

« Elle lui fit prendre l’habit d’un pèlerin qui va quêtant de porte en porte au nom de Dieu ; quant à elle, elle se changea en chien, le plus petit que jamais nature eût fait, à poils longs, plus blancs qu’hermine, agréable d’aspect et merveilleux de formes. Ainsi transformés, ils s’acheminèrent vers la demeure de la belle Argia.

« Le jeune homme s’arrêta aux premières cabanes de paysans qu’il rencontra, et commença à sonner d’un chalumeau, aux sons duquel le chien, se dressant sur ses pattes, se mit à danser. Le chant et la rumeur parvinrent jusqu’à la maîtresse du logis, et firent tant, qu’elle se dérangea pour voir ce que c’était. Elle fit alors venir le pèlerin dans la cour de son logis ; ainsi s’accomplissait la destinée du docteur.

« Là, Adonio se mit à commander au chien, et le chien à lui obéir : à danser les danses de notre pays et celles de pays étrangers, en exécutant des pas et en prenant des attitudes selon les ordres de son maître ; faisant, en un mot, avec des façons humaines, tout ce que ce dernier lui commandait, au grand ébahissement de ceux qui le regardaient les yeux grands ouverts et retenant leur respiration.

« Grandement émerveillée, la dame se sent bientôt prise d’un vif désir de posséder ce chien si gentil. Elle en fait, par sa nourrice, offrir au pèlerin un prix convenable : «  — Si ta maîtresse, — répond celui-ci, possédait plus de trésors qu’il n’en faut pour assouvir la convoitise d’une femme, elle ne pourrait donner un prix capable de payer seulement une patte de mon chien. —  »

« Et pour lui montrer qu’il dit vrai, il amène la nourrice dans un coin, et dit au chien de donner un marc d’or à cette dame pour la remercier de sa courtoisie. Le chien se secoue, et le marc d’or apparaît aussitôt. Adonio dit à la nourrice de le prendre, ajoutant : «  — Crois-tu que rien puisse payer un chien si beau et si utile ?

« Quoi que je lui demande, je ne reviens jamais les mains vides ; en se secouant, il fait tomber tantôt des perles, tantôt des bagues, tantôt des vêtements superbes et d’un grand prix. Cependant, dis à ta maîtresse qu’il sera à elle, non point pour de l’or, car l’or ne pourrait le payer ; mais, si elle veut me laisser coucher une nuit avec elle, elle aura le chien, et pourra en faire ce qu’elle voudra. —  »

« Tout en parlant ainsi, il lui donne une pierrerie que le chien vient de faire tomber pour qu’elle la présente à sa maîtresse. Le marché semble à la nourrice beaucoup plus avantageux que s’il fallait payer le chien dix ou vingt ducats. Elle retourne vers la dame, et lui fait la commission ; puis elle l’engage à se contenter et à acheter le chien, car elle peut, dit-elle, l’avoir à un prix où l’on ne perd rien à donner.