Le gouverneur de cette cité était Ungiard, sujet de Constantin qui l’aimait beaucoup. En prévision de cette guerre, il avait rassemblé un grand nombre de cavaliers et de fantassins. L’entrée de la ville n’étant point interdite aux étrangers, Roger y pénètre, et la trouve si à son gré, qu’il estime n’avoir pas besoin de pousser plus avant pour trouver un endroit meilleur et plus commode.
Vers le soir, arrive à la même auberge que lui un chevalier de Romanie qui avait assisté à la terrible bataille où Roger était venu en aide aux Bulgares, et qui avait eu grand’peine à s’échapper de ses mains. Il avait éprouvé une telle épouvante, qu’il en tremblait encore, et qu’il croyait voir partout le chevalier de la licorne.
A peine a-t-il vu l’écu, qu’il reconnaît le chevalier qui porte cette devise pour celui qui a causé la défaite des Grecs, et qui leur a tué tant de monde. Il court au palais, et réclame une audience du gouverneur pour une communication importante. Il est introduit sur-le-champ, et il dit ce que je me réserve de vous dire dans l’autre chant.
CHANT XLV.
Argument. — Roger, saisi pendant son sommeil, devient le prisonnier de Théodora, sœur de l’empereur Constantin. — Entre temps, Charles, à la requête de Bradamante, a fait publier que quiconque voudra l’avoir pour femme devra se battre avec elle et la vaincre. — Léon, qui a conçu de l’amitié et de l’estime pour Roger, sans le connaître, le tire de prison et l’engage à combattre en son nom contre Bradamante. Roger, portant les insignes de Léon, se bat contre la guerrière. Survient la nuit ; Charles fait cesser le combat et donne Bradamante à celui qu’il croit être Léon. Roger, désespéré, veut se tuer ; mais Marphise va trouver Charles et empêche ce mariage.
Plus l’on voit l’homme misérable au faîte de la roue mobile de la Fortune, et plus on est près de le voir les pieds où il avait la tête, et d’assister à sa chute profonde. Nous en avons pour exemples Polycrates, le roi de Lydie, Denys et d’autres que je ne nomme pas, et qui sont passés en un jour du sommet de la Fortune à l’extrême misère.
Par contre, plus l’homme est au bas de cette même roue, et plus il se trouve près de remonter et de se trouver au faîte. On en a vu qui, après avoir la tête presque sur le billot, ont donné, quelques jours après, des lois au monde. Servius, Marius et Ventidius l’ont montré dans l’antiquité, et, de notre temps, le roi Louis[16] ;
Le roi Louis, beau-père de mon duc, qui, mis en déroute à Saint-Albin, tomba entre les griffes de son ennemi, et fut près d’être décapité. Quelque temps auparavant, le grand Mathias Corvin échappa à un péril semblable. Cependant, une fois le danger passé, le premier devint roi des Français, et le second roi des Hongrois.
On voit par ces exemples, dont fourmille l’histoire ancienne et moderne, que le bien suit le mal et que le mal suit le bien ; que le blâme ou la gloire sont la conséquence l’un de l’autre ; et que l’homme ne doit pas se reposer sur ses richesses, sur son royaume, sur ses victoires, pas plus qu’il ne doit désespérer dans la fortune contraire, car la roue tourne toujours.
La victoire que Roger avait remportée sur Léon et sur l’empereur son père l’avait rendu tellement confiant dans sa fortune et dans sa grande vaillance, que, sans compagnons pour lui venir au besoin en aide, il pensait pouvoir traverser seul plus de cent escadrons de cavaliers et de fantassins, et occire de sa main le fils et le père.