Signé Kléber.

ARTIFICES DE SIDNEY.

INSURRECTION.—PRISE D'EL-A'RYCH

Le bénéfice du temps était désormais tout au profit des Turcs; Sidney ne se pressa pas de venir recevoir les plénipotentiaires à bord. Il prétexta les vents, tint la haute mer, courut la côte et ménagea aux Ottomans tout le loisir dont ils avaient besoin pour prendre sur nous quelque avantage. Ils étaient impatiens de franchir le désert. Nous paraissions peu disposés à rendre les places qui couvraient les terres cultivées; il ne s'agissait que d'irriter l'ardeur des uns, de prolonger l'indécision des autres, pour obtenir d'un coup de main ce que ne donnerait peut-être pas la négociation. Ce fut sur ces données que se régla le commodore. D'une part il évitait soigneusement le Boghaz, gardait le large; de l'autre il poussait les Osmanlis à la guerre, et nous accusait de chercher à gagner du temps. Cette tactique produisit son effet. L'armée turque porta son quartier-général à Ghazah: des reconnaissances s'avancèrent sur El-A'rych, le fort fut sommé, et les postes chargés de le couvrir tombèrent sous le damas des Tobargis. Kléber, à qui ces lenteurs étaient encore plus insupportables, se plaignit des conséquences qu'elles avaient eues. Le visir, toujours abusé, lui répondit qu'une aile de son armée se trouvait déjà devant nos postes, et commençait à détruire les Français qu'elle avait en face; qu'il ne pouvait arrêter sa marche ni prendre des mesures conciliatoires, si l'on ne profitait pas mieux du temps; qu'il restait cependant un moyen de s'entendre et d'échapper aux orages qui retenaient Sidney, c'était d'expédier ses délégués par le désert, que dès qu'ils seraient rendus à Ghazah, toute hostilité cesserait de part et d'autre. La proposition fut acceptée: les plénipotentiaires allaient se mettre en route lorsque Smith, jugeant sans doute que tout a des bornes, se présenta devant Lesbëh. Poussielgue et Desaix, qui avaient perdu quatorze jours à l'attendre se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et ne tardèrent pas à être à bord. Le commodore était muni des pouvoirs du visir: ils se flattaient que les conférences commenceraient sans délai. Ce n'était pas ce que se proposait le négociateur auquel ils avaient affaire. Il les écouta cependant; et se prévalant des bases irréfléchies que Kléber avait admises, il leur proposa, comme mesure préliminaire, la remise des places qui bordent la lisière du désert; c'était la condition indispensable de l'armistice. Quant à l'armée, elle serait reçue à composition, et ne pourrait reprendre les armes qu'au bout d'un temps donné. Ces conditions, tolérables au plus après une défaite, étaient inconvenantes dans l'état où se trouvaient les choses. Elles le devenaient encore davantage par le caractère de l'homme auquel elles s'adressaient. Desaix, dévoué à Bonaparte par sentiment et par admiration, voyait avec douleur la perte d'une conquête à laquelle il avait pris une part si glorieuse. Il connaissait toute l'importance de l'Égypte, et se prêtait avec répugnance à une négociation que rien ne justifiait. Une autre circonstance le blessait encore: Kléber avait mis de la perfidie dans sa nomination; il ne l'avait choisi que parce qu'il le voyait fidèle aux premiers sentimens qu'il avait manifestés pour son ancien chef, et qu'il voulait le rendre solidaire d'une transaction qu'il condamnait. Aussi Desaix releva-t-il vivement Sidney; et sans tenir compte des injurieuses prétentions qu'il venait d'émettre, il rédigea la note suivante qui fut immédiatement passée au commodore:

«L'occupation de l'Égypte par l'armée française paraissant avoir été le principal motif qui a rallumé la guerre dans toute l'Europe, le général en chef Kléber a pensé que l'évacuation de cette province pourrait être un acheminement à cette paix générale si fortement désirée de tout les peuples; et malgré les avantages de sa position en Égypte, il s'est déterminé d'autant plus volontiers à faire les premières démarches pour cet objet, qu'il ne peut douter que l'intention du gouvernement français n'ait toujours été de rendre l'Égypte à la Sublime Porte.

«Le général Kléber a vu avec plaisir que M. le commodore Smith était investi de la confiance des parties pour traiter cette importante affaire. Ses lumières personnelles le mettent en état d'en apprécier tous les rapports.

«La guerre actuelle, poussée plus long-temps, ne peut qu'être funeste aux intérêts politiques et au système commun de la plupart des parties belligérantes, de quelque côté que soient les succès. Sous ce point de vue, l'Angleterre court les mêmes chances que la République française.

«L'évacuation de l'Égypte, effectuée aujourd'hui plutôt que dans deux ans, satisfait pleinement aux intérêts de l'empire ottoman; elle procure en même temps un très grand avantage à l'Angleterre, qu'elle délivre de toute inquiétude sur les Indes. Enfin elle écarte de part et d'autre toute idée qui pourrait faire admettre par la France un nouveau système politique dangereux pour elle-même, dont le résultat serait aussi la ruine de l'empire ottoman et successivement pour les Anglais de leurs colonies dans l'Inde, comme de leur commerce dans l'empire ottoman et avec la Russie.

«Mais en offrant l'évacuation de l'Égypte, seulement parce que des intérêts généraux la rendent beaucoup plus convenable en ce moment que plus tard, et parce qu'il vaut mieux qu'elle accélère la paix générale, que d'en être le prix, après une guerre encore longue et sanglante, l'armée française, forte de ses victoires et de sa position, a le droit d'exiger une compensation honorable, proportionnée aux avantages auxquels elle renonce. En conséquence, les soussignés, en vertu de leurs pleins pouvoirs, offrent l'évacuation de l'Égypte aux conditions:

«1o. Que la Sublime Porte restituera à la France les possessions qu'elle peut avoir acquises sur elle pendant la guerre actuelle;