À deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les vaisseaux, la Princesse-Royale et le Duguay-Trouin ou le Mendiant. De ces deux carcasses, sortent deux ou trois cents ouvriers qui travaillent pour l'amirauté, et deux longs attelages de galériens, commandés par des nègres, retournent au bagne. Ils sont décorés d'un bonnet rouge, d'un sur-tout de bure grise, d'un large pantalon, et tiennent toujours en main une chaîne assez pesante, attachée à la jambe de chacun un camarade de malheur, ou de crime et de supplice. Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire. Après différens gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen Tacherau de Tours, qui venoit à côté de moi.
La Charente, dans ses sinuosités, regrette le moment où elle va nous confier à l'Océan. Enfin elle rentre dans son lit, et nous laisse voguer vers le soir, dans le vaste sein des mers. Le soleil sur son déclin couvre l'horison d'incarnat; nos yeux n'apperçoivent déjà plus que quelques langues de terre au milieu des ondes qui blanchissent sous nos frêles nacelles. Nous promenons nos regards étonnés sur ce spectacle majestueux et terrible... Mer immense, nous voilà sur ton sein! Quelle idée sublime tu nous donnes de ton auteur! Que ces vagues inspirent de respect! L'astre du jour descend dans les abymes; l'Océan, imprégné des derniers rayons de lumière, paroît s'enflammer. Un léger brouillard nous dérobe ces objets ravissans; nous voilà au pied des deux frégates qui nous porteront tour-à-tour. Notre nacelle est aussi petite auprès d'elles, qu'un enfant au berceau, à côté d'un grand et vigoureux Hercule. Nous nous élançons dans l'escalier du bâtiment; après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds les voiles et les mâtures de nos goëlettes. On nous reçoit pour nous faire décliner nos noms, et nous mener à notre dortoir. Je vous en ferai demain la description. Nous sommes 193, si pressés ce soir, que nous allons nous coucher sans souper.
Seconde soirée.
13 mars 1798. Nous n'avons encore vu que des roses, voici les épines. La frégate que nous montons s'appeloit jadis la Capricieuse, et se nomme aujourd'hui la Charente. Je ne décrirai que les parties du bâtiment nécessaires pour l'intelligence de ces soirées.
Le pont est la première surface de bois d'où s'élèvent les mâts et les cordages. La queue ou le derrière se nomme le gaillard de derrière; c'est là que sont la boussole, le gouvernail, le pilote, la chambre de l'état-major, la salle du conseil, le logement des officiers, la sainte-barbe ou magasin à poudre, et l'arsenal. Les deux extrémités d'un vaisseau se nomment la proue et la poupe. La proue est la partie qui avance; ce mot vient de procedere, avancer; cette extrémité est terminée par une pointe où aboutissent tous les bois du coffre, qui se terminent en dessous par un tranchant nommé quille. Cette quille est la partie qui plonge dans l'eau; elle ressemble à un dos d'âne renversé, dont l'intérieur prend le nom de fond de cale. Entre la poupe et la proue, est le milieu du coffre; c'est dans ce local que nous logeons.
Je vous ai dit hier que nous avions monté quinze ou vingt marches pour arriver sur la frégate; personne ne loge sur le pont, de peur de gêner la manœuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans l'un on monte à sa chambre, et que dans l'autre, on y descend. Nous sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les soldats occupent le second étage; les extrémités sont pour les cuisines, la fosse aux lions, les cables et les autres ouvriers employés au service du bâtiment, qui logent en grande partie à la proue. Le milieu, nommé passe-avant sur le pont, est l'endroit le plus large de la maison flottante. Le côté qui répond à la droite de celui qui regarde la proue, se nomme stribord et l'autre, bas-bord. Quand un bâtiment a trois ponts ou trois batteries, on distingue les ponts par les noms des batteries. La première est la plus près de la mer, et porte du 36; la seconde, du 24, et la troisième, du 12. Cette dernière se trouve sur le pont. Un vaisseau de cette force est plus élevé qu'un second étage, et se nomme bâtiment de ligne du premier rang. Les intermédiaires sont les frégates, qui n'ont que deux batteries, du 12 et du 6. Elles sont beaucoup plus grandes que les bâtimens marchands, plus lestes que les vaisseaux de ligne, et capables de couler à fond les corsaires les plus forts. Au milieu, entre la poupe et la proue, sont placés le grand, le petit canot, et la chaloupe. Ces trois nacelles, longues de vingt-huit ou trente pieds, sont engrènées l'une dans l'autre, et servent pour les vivres, les embarcations, et le cas de naufrage sur les côtes. Quand la frégate ne peut approcher d'une plage, on jette l'ancre, et les canots servent à débarquer. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau; ces nacelles servent de parc aux moutons; voilà donc le pont et le second étage entièrement occupés. Le troisième étage se nomme entrepont; on y descend par deux escaliers à droite et à gauche, et, pour parler techniquement, de stribord et bas-bord. Nous n'avons dans cette partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand mât, au pied duquel est le four du boulanger. Ce local est de trente pieds de large, sur trente-sept de long, sur quatre et demi de haut. Pour dispenser le lecteur d'un calcul ennuyeux, il ne nous reste que cinq pieds en longueur, sur deux en hauteur. Figurez-vous une vaste hécatombe dans une grande ville, où la famine et la peste moissonnent chaque jour des milliers de victimes qu'on est obligé d'inhumer dans le même journal de terre; les cadavres, pressés les uns contre les autres, sont cousus dans des serpillières, et séparés les uns des autres par un lit de chaux-vive. L'espace qu'occupe la chaux, est le vide qui se trouve au-dessus et au-dessous de nous.
Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs les uns sur les autres, soutenus de trois pieds en trois pieds par de petites colonnes nommées épontilles. Sur ces colonnes sont de petites solives de traverse, percées à dix-huit pouces de distance l'une de l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans, qui suspendent par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés, dont le dedans ressemble à un tombeau.
Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise; ces paquets occupent encore plus du tiers de l'espace; ainsi sur cinq pieds cubes, nous n'en avons pas trois.
Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de tous côtés de barricades de la largeur de trois pouces et de deux fortes portes fermées par de gros verroux. Au milieu et aux extrémités, sont des baquets où nous sommes forcés de vaquer à nos besoins depuis six heures du soir jusqu'à sept du matin.
La vue de ce gouffre vous feroit invoquer la mort; aujourd'hui même que je suis accoutumé au malheur, sans qu'il endurcisse mon âme, je ne puis réfléchir à notre position, sans que mes idées se confondent. Quelle nuit! Grand Dieu, quelle nuit! Ce sexagénaire replet ne peut grimper au milieu des poutres, dans le sac suspendu pour le recevoir: il s'écrie d'une voix mourante: Mon Dieu, j'étouffe, mon Dieu, que je respire un peu.... Une sueur brûlante mêlée de sang découle de tous ses membres. Il est tout habillé, car le local est trop étroit, pour qu'il puisse étendre les bras pour tirer son habit; voilà mon tombeau, dit-il, voilà mon tombeau!... Puis soulevant un peu la tête, il aspire une ligne d'air qui prolonge sa malheureuse existence. Un officier de marine de l'ancien régime, qui partage notre destinée, s'écrie que nous sommes aussi entassés que les cargaisons du Levant qui apportent la peste. Ce fléau nous paroît inévitable, et nous n'espérons voir notre sort amélioré que par la mort de la moitié de nos camarades.... L'échafaud est un trône auprès de ce genre de supplice, l'homme, en y marchant, jouit encore à son déclin, du plaisir de respirer l'air; mais ici, il doit succomber dans des convulsions effrayantes sur le cadavre de celui qui le tue, même après sa mort, par la place qu'il occupe encore. Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se lâchent, et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades: des soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs, la mort est moins affreuse que cette torture. Pourquoi n'avons-nous pas le courage d'y recourir? Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même?