À quatre heures, un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre, éclairée par un beau soleil; la vigie crie; Navire!... à bas-bord.—Vîte on braque les lunettes: le capitaine: Est-il gros?—Oui.—L'état-major: Ne vois-tu que celui-là?—Non.—Vient-il à nous?—Oui, à toutes voiles.—Villeneau d'une voix lamentable: Ô mon Dieu! oui les voilà! On bat la générale; vîte, les déportés dans l'entrepont.—L'équipage en riant: Quelle escadre!... ce sont des souffleurs!... Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étoit réellement de très-gros souffleurs, poissons de mer, qui, pour étourdir leur proie, lui jettent de l'eau par les narines. Villeneau un peu honteux, alla avec ses champions boire un verre de punch pour se remettre de sa frayeur. (Nous sommes à 380 lieues de France.)

10 mai (21 floréal) À huit heures, on sonne l'alarme..... Navire, crie la vigie; celui-là n'est point un souffleur, et Villeneau n'a pas peur! Il court sus, malgré les ordres qu'il a de ne pas changer de route. Tranquillisez-vous, ce n'est qu'un bateau de pêcheurs. On le joint, c'est un anglais qui va au banc de Terre-Neuve. On lui vend cher sa liberté; puis on lui prend en outre quelques voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'étoit monté que par six hommes.

Depuis la rupture de nos barrières, on a plus de facilité à se réunir, et chacun fait à son tour les frais de la veillée. Ce soir, l'un chante le cantique de Saint-Roch, l'autre discute gravement une thèse de théologie. Un homme impartial (M. Pradal, mort à côté de moi dans la Guyane française, qui m'a beaucoup aidé dans cet écrit) entame l'analyse succincte de la révolution et des causes qui l'ont amenée depuis 1788 jusqu'à 1798. Quoique cette revue soit concise, je n'en ferai point usage ici, pour ne pas trop allonger notre traversée. J'en copierai seulement ces deux traits qui m'ont paru piquans. Un collier et un mariage manqué ont été les premières causes de la révolution française. Ces deux greffes de réconciliation entre les deux branches des Bourbons, ont partagé l'arbre et renversé le tronc sur le trône qui a été brisé ensemble avec la cîme et les rameaux.

L'intrigue du fameux collier-cardinal est encore une énigme pour beaucoup de monde.

Voici quelques notes qu'un protégé de la maison de M. de Rohan m'a données à ce sujet:

«Breteuil, ministre sous Louis XVI, et alors secrétaire de Louis XV, avoit été nommé ambassadeur pour aller chercher la dernière reine dauphine venant en France recevoir la main de Louis XVI. Le prince Soubise rappela à Louis XV la parole qu'il lui avoit donnée qu'un Rohan auroit l'honneur d'amener la dauphine à la cour. Breteuil étoit nanti des pouvoirs; on les lui retira pour les remettre au cardinal de Rohan, et il eut l'ambassade de Londres au lieu de celle d'Autriche. Il se lia alors avec d'Orléans pour concerter sa vengeance.

»Marie Antoinette parut jolie au prélat; elle crut voir l'amour sous la mitre de l'ambassadeur. De ce moment, la calomnie et la médisance eurent beau jeu. Le cardinal, fier de sa conquête, mangea ses bénéfices à la cour. Louis XV avoit confiance en lui. Au moment où il étoit allé à Strasbourg, et que la Dubarri en faveur cherchoit à indisposer le grand-père contre sa belle-fille, le roi demanda au cardinal ce qu'il pensoit. Celui-ci qui soupçonnoit déjà son illustre amante de quelque infidélité, s'étant retiré un peu par pique, répondit à Louis XV:

»La dauphine est une aimable princesse; elle est un peu coquette et mondaine; il seroit prudent de la veiller de près. La Dubarri ne fit point mystère de cette lettre qu'on retrouve toute entière dans sa vie privée imprimée en 1774. Louis XV la resserra dans un tiroir à secret de son secrétaire.

»À la mort du monarque, ce secrétaire fut porté au Garde-Meuble; Breteuil le visita, et trouva l'original de cette lettre que le cardinal dénioit. Un jour que la reine faisant sa partie s'étendoit en éloges sur M. de Rohan, Breteuil qui étoit à l'embrasure d'une croisée, reprit en souriant: On s'intéresse souvent pour des ingrats. La reine le mit au défi de la preuve. Il montra la fameuse lettre qui causa la disgrâce du cardinal. Celui-ci pour regagner les faveurs de son illustre amante, fit chercher les diamans qui devoient monter le fameux collier. La reine comme Eriphile, reçut l'offre du collier, et s'engagea simulément de l'acquitter pour ôter le soupçon à Louis XVI. Les finances étoient obérées, et Rohan vouloit ne paroître qu'avoir fait les avances, tandis qu'il s'étoit déclaré payeur aux joailliers à qui il avoit annoncé que le cadeau étoit pour la reine. La somme ne s'étant pas trouvée au jour dit, et le collier étant démonté et engagé par les intrigues de la Lamotte, le cardinal fut arrêté et poursuivi comme faussaire à la sollicitation de Breteuil. De-là, la fameuse cause. Le parlement, influencé par d'Orléans, prononça en faveur du cardinal; on rejetta la faute sur quelques misérables filoux qui furent ensuite relaxés pour donner plus d'odieux à la cour. Cependant Louis XVI étourdi des murmures et des bruits scandaleux qui attaquoient les mœurs et l'économie de la reine, tint un conseil de famille pour savoir quel parti il prendroit sur elle. Le duc de Penthièvre lui conseilla de la mettre au Val-de-Grace; un appartement y fut préparé pour l'y recevoir; mais le roi changea d'avis, ne voulant pas, dit-il, servir de risée à son peuple. La reine soupçonnant d'Orléans d'avoir aidé à ce conseil, rompit en visière avec lui, et résolut de s'en venger.

»Au bout de deux ans le duc d'Orléans voulant faire sa paix avec la cour, demanda au roi pour sa fille aînée la main du duc d'Angoulême, fils aîné de M. le Comte d'Artois. Le roi répondit en bon père de famille: «Eh bien, nous verrons cela; j'en parlerai à mon frère.» M. d'Artois y consentit; les accords se firent un après-midi; la reine en fit compliment à M. d'Orléans, qui donna le soir un grand bal au palais Royal, où il invita toute la cour. Le roi s'en dispensa; la reine s'y trouva pour le narguer. Le lendemain, le notaire de la cour, Brichard, alla à Versailles pour dresser le contrat. Ce fut en vain. La reine avoit saisi ce moment pour se venger du conseil du duc de Penthièvre et des obscénités que le duc d'Orléans avoit secrètement fait imprimer contr'elle par dépit à la naissance du premier dauphin. «Sire, dit-elle au roi, vous n'y pensez pas de marier votre neveu à la fille de d'Orléans, tandis que ma sœur, reine de Naples, a une princesse qu'elle lui destine.» Le roi, quoiqu'avec peine, revint sur sa parole, et le duc d'après ce refus jura et consomma par la révolution la perte de la famille royale et la sienne.»