26 therm. (13 août.) Il y a deux jours que nos camarades sont arrivés à Konanama; y seront-ils plus heureux que nous à la case Saint-Jean?
Nous continuerons la visite domiciliaire de notre habitation; nous ferons nos adieux à Jeannet qui va quitter la colonie; que nous serions heureux de n'avoir pas sujet de le regretter! Mais n'anticipons pas trop sur ces tems, la perspective en est trop affreuse pour commencer à nous en occuper; cette troisième partie finira par le départ de l'agent actuel.
15 août 1798. Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle qui étoit par terre; ce matin, une négresse vient pour le blanchir, je m'apprête à compter...... Mirez, monsieur, mirez, dit-elle; je regarde; il est en lambeaux, des poux de bois en ont fait de la dentelle semblable à la maline de gaze estampée des marchands de camelote du Louvre ou du boulevard. Ces insectes sont des fourmis blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom; on les appelle poux de bois, parce qu'elles suspendent et maçonnent leur ruche sur les plus hautes branches; leur nombre est si prodigieux, qu'une seule ruche dans une case pleine d'étoffes met tout en pièces dans trois jours. Elles changent souvent de demeure, leur vieille ville sert de résidence au perroquet pour ses petits. Les ruches sont si considérables, que deux nègres en ont leur charge; elles sont maçonnées avec tant d'art, de solidité et de vîtesse, qu'on ne les brise qu'avec un marteau; les ouvrières les cimentent avec de la glu; pour activer le travail; elles se passent les matériaux de main en main et se postent comme les hommes occupés à éteindre un incendie; quand la ville est bâtie, toujours dans un canton bien approvisionné, les plus jeunes vont à la découverte; si elles trouvent aux environs un lieu plus riche que le premier, une case par exemple, le royaume se divise en deux ou trois villes, toutes dépendantes de la capitale à qui elles portent un tribut, en lui indiquant la découverte. Si cette fourmi est moins dangereuse que notre teigne, parce qu'elle n'échappe pas à nos yeux, elle est beaucoup plus expéditive et plus nombreuse. Au fond de la malle, j'apperçois des centaines d'animaux qui ont un caparaçon de parchemin d'un brun clair et luisant; ils imprègnent ce qu'ils rongent d'une odeur fade et musquée; je veux les prendre, ils déploient une double paire d'ailes, et ils sont de la grosseur d'un hanneton; cette peste se fourre par-tout, touche à tout, ronge tout, corrompt tout, on la nomme ravets. La malle est tapissée de toiles d'araignées; je m'arme d'un bâton pour les tuer, la négresse me dit de n'en rien faire, je ne l'écoute pas, et je décharge ma colère sur les innocens faute d'atteindre les coupables; après avoir jetté dans le hallier le reste des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle, et trouve ma blanchisseuse qui faisoit sauver les araignées à qui je n'avois cassé que les pattes: «D'où te vient cette affection pour un animal aussi hideux?—Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos effets auroient été à l'abri des poux de bois et des ravets; cette utile ouvrière tend des filets à ces coquins qui dévorent tout, elle ne fait de mal à personne; ses pièges sont pour vos ennemis qui se multiplient à l'infini, elle vous débarrasse également des mouches de terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant l'été, en creusant vos murs pour s'y loger.» Elle me fit examiner une cloison percée de trois ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de coquilles de limaçon; le bousillage étoit criblé de lézardes, par ces insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire quand il les laisse dégrader sa case. «Les comités révolutionnaires n'étoient pas pires, dis-je à Margarita; je ne me serois pas imaginé en France de comparer les honnêtes gens aux araignées dont les filets sont ou trop lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins.» Je gesticulois en parlant, je heurte une assez grosse mouche brune extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre; elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son arrière-train écaillé et couvert d'hermine; ma main enfle; la négresse rit, me demande la permission de me guérir.... «Oui, oui, volontiers.—Mais, mais.—Mets-y du poil de diable si tu veux.» Elle fourre sa main sous son camisa, frotte mon bras enflammé, le picotement cesse à l'instant: au bout de quelques minutes l'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe contre la guêpe, le bourdon, l'abeille: quelques prudes en lisant ma recette mettront mon livre de côté; d'autres, preux chevaliers, y trouveront une cajolerie; pour moi, je n'y cherchai que ma guérison. L'eau-de-vie est une recette plus facile à trouver et qui m'a été aussi efficace. La mouche adrague qui m'avoit piqué, alla dans la ruche suspendue au plancher, avertir ses compagnes qui nous entourèrent. La négresse leur tendit la main; enivrées de cette odeur elles s'y fixèrent sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je ne sais; mais le chien s'attache à celui qui le fait coucher sur un linge imbibé de sa sueur, ou qui lui jette un morceau de pain trempé sous ses aisselles. En comparant les grands objets aux petits, Henri III devint éperduement amoureux d'une princesse à qui il ne songeoit pas avant le bal où elle se trouvoit, lorsque sans le savoir il se fut essuyé la figure avec la chemise qu'elle venoit de changer; une mort prématurée la lui enleva, il ne put s'attacher à personne, et par elle commencèrent sa honte et ses malheurs. Revenons à nos mouches ... D'où nous vient cette odeur de rose? «Voilà vos donneuses de parfum, dit la négresse, ne les agacez jamais, elles vous laisseront tranquille et vous embaumeront pendant la nuit et à votre réveil.» Elle disoit la vérité; ainsi le mal est compensé par le bien; le pou de bois nous guérit de la paresse; le ravet nous force à la propreté; l'araignée attrape ceux qui se sauvent dans les coins; la mouche de terre nous avertit de réparer nos maisons; l'adrague nous pique et nous embaume: celui qui nous indique ce remède peut-il mieux nous prouver que nous dépendons essentiellement les uns des autres? Le parfum qu'elle répand, c'est l'emblème de la peine et du plaisir.
Tandis que la négresse couroit écraser une araignée-crabe semblable à celle que nous avons vue dans le bois ces jours derniers, il me prend envie de visiter notre linge blanc; elle accourt me l'ôter des mains, le secoue en me disant de ne toucher à rien sans précaution; il en tombe un gros ver caparaçonné en anneaux velu, long comme le doigt, d'un gris jaune, armé de mille pattes ou mille dards.—«Cette espèce de scorpion donne la fièvre, dit-elle; s'il vous piquoit à certains endroits, vous en mourriez; nous en avons déjà vu des exemples dans la colonie. Une demoiselle eut le malheur d'en froisser un sur son sein, elle tomba en syncope, et expira au bout de trois jours.» Jusqu'ici la Providence nous a préservés, car nous couchons sans moustiquaire, et ces fléaux tombent souvent pendant la nuit des faîtages couverts en feuilles de palmistes, ou des planchers faits de mauvais bois qui les retirent. La négresse moins heureuse que moi, fut piquée au doigt par un petit scorpion qui s'étoit blotti dans les plis d'une cravate. Elle portoit le remède avec elle; et tout en riant de sa précaution inutile, je jetai les yeux sur mon vieux chapeau suspendu dans un coin de la chambre; un petit rossignol de case y avoit fait son nid. Ce volatil, que les créoles nomment oiseau bondieu, ressemble à notre roitelet pour le plumage et le chant; il aime les hommes, et vient volontiers becqueter les miettes à un coin de la table pendant qu'ils sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de notre commensal étoit avancée: en haussant la tête, je sentis pendre sur mon front la peau d'un serpent qui venoit de changer d'habit. Tandis que je réfléchissois sur cette trouvaille, un de nos camarades nous appèle au magasin.
De grosses fourmis rouges marchent en rang pressées comme une colonne de troupes; toutes se rendent à un centre commun, d'où elles paraissent attendre l'ordre. Givry se prépare à tout déloger pour éviter un second désastre.—«N'ôtez rien, nous dit la négresse; couvrez votre sucre, et soyez tranquilles. Si votre linge sale eût été ici, il ne seroit pas rongé; ces fourmis se nomment coureuses ou visiteuses; elles vont parcourir les replis de vos étoffes et tout l'appartement, pour faire la chasse aux ravets, aux mouches et aux araignées; enfin à tous les insectes qui vous chagrinent. Au bout de cinq ou six jours, elles iront ailleurs.» Disons donc avec l'Optimiste:
Tout est bien pour celui qui sait s'y conformer.....
Nous avons perdu notre linge, et non pas notre matinée; j'aime mieux une bonne leçon à mes dépens qu'à ceux des autres.
Notre bon voisin m'invite avec Givry à venir passer l'après-midi chez lui.
Nous ne sommes pas à une portée de fusil de sa case; Givry a été frappé d'un coup de soleil pour y avoir été sans chapeau; il est attaqué d'une fièvre brûlante et d'une migraine des plus insupportables. Nos voisines nous indiquent le remède; elles remplissent un verre d'eau fraîche, entourent ses bords d'un linge double, et promènent le vase sur toute la tête. Quand elles ont touché le point où le soleil a frappé, l'eau bout à gros bouillons; la migraine et la fièvre diminuent sensiblement. Pendant trois jours, on lui applique le même remède le soir et à midi. Il est convalescent. Pour éteindre l'inflammation qu'il éprouve encore, on lui met une couronne de feuilles de plateau. Quand elle est sèche, on prépare un cataplasme de cassave mouillée de citron, de piment et de vinaigre. Au bout de trois jours, il prendra du jalap, et sera parfaitement guéri.