Les débats de cette affaire présentèrent une scène unique. Le marquis de Favras, qui abhorroit le fameux comte de Mirabeau, avoit dit, en le comptant au nombre de ceux qu'il falloit acheter pour leurs talens: «Mirabeau est à moi pour trois cents louis.» Un témoin irrécusable avoit consigné ces faits, et Mirabeau, à l'assemblée, étoit inviolable. Cependant il fut mandé. Le sourire, les grands airs de cour et les civilités politiques du témoin et de l'accusé, dont les yeux également expressifs, marquoient autant de duplicité et de crainte que leurs dehors affectueux étaloient de loyauté, fixoient l'attention du plus petit génie, au point que chacun, en devinant et leur réserve et leurs transes, ne pouvoit ni accuser leur déposition de faux, ni s'imaginer qu'elle pût être vraie. Mirabeau atténua les faits par une éloquence si simple et si sublime, qu'on l'auroit prise malgré soi pour de l'ingénuité; et le marquis démentit avec le même art ce qu'il avoit dit, et qu'on devinoit bien qu'il répétoit encore dans son cœur, et cette discrétion fut sacrée pour lui, même au pied de la potence.

Au milieu de 1790, M. Brune ayant été exproprié de son journal, je me trouvai sans place. Déjà l'amour avoit semé de quelques roses les premiers momens de ma nouvelle existence. J'avois fait quelques ouvrages; l'imprimeur R. me les acheta à un crédit qui dure encore. Comme je ne rentrois que le soir chez moi, un beau jour je ne trouvai que les quatre murs: je connoissois bien le voleur, mais l'amitié, ou peut-être un sentiment plus tendre, m'ôta le droit de me plaindre. Il fallut être battu, volé, content, et le reste. Je mourois d'envie de savoir le domicile de mes effets et de leur dépositaire. Depuis six mois que je logeois dans la même maison, je ne connoissois pas un seul voisin: une vieille femme qui logeoit sur mon carré, fut la première personne qui me rendit visite, pour me consoler de ma disgrâce. Elle avoit l'air et la réalité d'une magicienne: son début fut assez simple pour m'exempter de rougir du lit de planches sur lequel je couchois.—«Vous avez été volé hier à trois heures, dit-elle, et la personne qui vous a fait ce coup, vous est connue: vous n'avez pas besoin de faire des poursuites, dans un mois vos effets vous seront rendus.... Ne vous offensez pas de ma proposition: je vous offre les habits et le lit de mon fils, vous y resterez jusqu'à ce que vos meubles soient de retour.»—Je la pris pour une folle, et je me mis à rire de la bizarrerie du sort; car j'avois fait des connoissances, et je me consolois. On s'accoutume au mal comme au bien. Je revins le soir, sans avoir mangé; un génie maudit précédoit mes pas pour mettre en fuite tous ceux dont j'avois besoin. J'eus recours à ma vieille: elle disoit la bonne aventure; un nombreux auditoire féminin la consultoit, chaque soir, comme un oracle: «Jeune homme, me dit-elle en entrant, voilà votre dîner, vous n'avez pas mangé de la journée; tous vos amis étoient absens: vous avez cru hier que j'étois une vieille folle amoureuse de vous.... Soyez rassuré, depuis trente ans je n'ai été dupée qu'une fois, et je ne le serai jamais. Les autres viennent ici à l'école, et je n'ai appris la chiromancie que pour apprendre à apprécier les hommes.» Je fus d'abord émerveillé, comme le lecteur qui me suit; mais la Bohémienne n'étoit qu'une ancienne coquette, dont les enfans naturels suivoient la conduite. La fille aînée, qui m'avoit démeublé, étoit abandonnée à elle-même depuis cinq à six ans: j'avois été sa dupe, comme tant d'autres. Sa mère, qui craignoit que je ne portasse plainte, avoit mis le frère à ma poursuite. Durant ce mois de répit, je trouvai à me placer chez le comte de Mahé, qui me confia l'éducation de son fils. Mes meubles revinrent, sans que d'abord je pusse savoir comment; ma prétendue bienfaitrice vouloit me lier à elle par la reconnoissance, pour me donner la main de sa seconde fille, qui, trouvant en moi un mari commode, auroit suivi paisiblement la conduite de la mère sous l'aile bénévole de l'hymen. Cette double intrigue me fut certifiée par la demoiselle qui, certain jour, me croyant loin d'elle, s'entretenoit dans un cabinet avec une de ses compagnes, sur la bonhomie du provincial qu'elle alloit épouser pour la forme.

Je leur répétai ce colloque. La mère entra dans une si grande colère contre moi, qu'elle manqua d'en étouffer; elle me jura qu'elle s'en vengeroit. Elle n'y manqua pas. D'abord elle me calomnia auprès du comte de Mahé, qui me fit remercier et me rappela au bout d'un an. Dans cet intervalle, je me liai avec un nommé D..., aujourd'hui avoué dans les tribunaux. La différence de nos caractères et de nos humeurs, me prouve que la sympathie entre les hommes ne naît pas toujours de la conformité de leurs penchans. Il étoit aux expédiens comme moi. Quoique nous fussions toujours à nous quereller, nous ne pouvions pas nous passer l'un de l'autre. Cette intimité cimentée par le malheur, me fait regretter encore aujourd'hui les momens de détresse où nous nous orientions le matin, pour savoir où nous pourrions dîner. Cette importante affaire nous occupoit jusqu'à midi; mais comme nous n'employions que des moyens avoués par l'honneur, je ne m'étonne pas de regretter ce temps d'épreuve.

Nous avons passé des crises bien terribles; mais jamais je n'ai songé à écrire à ma tutrice, pour rentrer en grâce avec elle. Ma détresse lui fut connue, et elle m'offrit mon pardon, si je voulois me faire prêtre. La misère et la contrainte n'ont jamais servi qu'à me rendre plus intrépide dans mes résolutions; et si je n'ai pas gagné de fortune par cette tenacité, j'ai donné à mon caractère cette trempe d'acier qui émousse les traits du sort. Les incommodités et les privations des premiers besoins de la vie ont été pour moi des accidens si ordinaires, que mon humeur ne s'en altère jamais long-temps, et l'ami avec qui j'ai acquis ce trésor, doit m'être toujours cher. Que le lecteur qui criera à l'exagération, ne croie pas que cette fermeté s'acquière dans un clin d'œil, qu'elle soit le lot de tous les hommes probes! Tel richard qui jouit du respect, de l'amour et de la considération de ses voisins et de ses amis, auroit-il été aussi courageux que moi? Certain jour, je me trouvois à jeûn depuis vingt-quatre heures; je n'avois absolument rien à vendre, et la faim me faisoit mordre les lèvres: mon ami étoit avec moi; mais l'épreuve où nous étions étoit si cruelle, que nous ne nous envisagions plus sans pleurer. Nos yeux hagards se tournoient quelquefois vers le ciel; ils étoient rouges et immobiles. Abandonnés de la nature entière, nous gémissions sans rien demander à personne; nous nous promenions pour nous promener. Le hasard nous conduisit sur le Cours-la-Reine; des marchands de comestibles bordoient le parapet; nous les côtoyons avidement. Un d'eux avoit étalé un morceau de pain et un petit cervelas de trois sous, dans un endroit d'où on pouvoit facilement les prendre. Je passai et repassai au moins cent fois; ma main s'alongeoit presque malgré moi; je frissonnois de tous mes membres: enfin, je m'éloignai avec mon ami, à qui je racontai ma tentation. Il me moralisa avec tant de douceur et d'éloquence, que je le reconnus pour mon maître, pour avoir eu le courage de me prêcher dans un moment comme celui-là. La Providence, que nous avions inculpée plus d'une fois, nous prouva bien ici qu'elle forme notre cœur et couronne nos projets quand nous avons rempli notre tâche. En entrant aux Champs-Élysées, je trouvai un billet de dix francs de la Maison de Secours; alors le propriétaire du Pérou ne fut pas plus riche que moi. Nous dînâmes à frais communs. Comme je n'avois ni linge ni vêtement, nous partageâmes également, et pour cinq livres je remontai ma garde-robe, depuis les pieds jusqu'à la tête. Sedaine a fait autrefois une épître à son habit: que j'aurois bien voulu l'avoir le soir en sortant de la friperie! Je n'ai jamais ri de si bon cœur que ce jour-là. Le salon des Tableaux étoit ouvert; j'avois mangé ma suffisance, à bien peu de frais et de bien bon appétit. Libre de ma vieille enveloppe, qui, avec toute ma philosophie, me concentroit dans moi-même plus que je ne voulois, je marchois lestement avec mon habit de dix-sept sous, une chemise de vingt, et le reste de la garde-robe à l'avenant, et j'admirois et je controlois tout. On me questionnoit, on me regardoit, on ne fuyoit plus à mon approche; ou, pour parler plus vrai, je croyois qu'on s'occupoit de moi, parce que j'osois m'occuper de tout le monde. La fierté d'un villageois qui trouve un trésor, n'est qu'une image imparfaite de ma jouissance et de ma vanité.

Le soir, j'osai voir un ami, qui me gronda de ma pusillanimité, et le lendemain mon ami fut placé par le comte d'Angevilliers, et moi chez M. Dup... et au journal Historique et Politique. Oh! que j'y passai un temps heureux! mais il fut bien court. La révolution devint terrible. On retrouvera cette lacune dans le cours de l'ouvrage. Cette année est une des plus remarquables de ma vie. (Voyez page 155.) En 1794, après le 9 thermidor, je fis imprimer le Tableau de Paris en Vaudevilles. J'avois tout perdu; je résolus de chanter moi-même[1]. «Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de l'adresse du tailleur; le comédien joue le seigneur, et emprunte le génie du poète: pourquoi rougirois-je plus de vendre mes chansons qu'un libraire un volume qu'il n'a pas fait? Cette propriété est le fruit de mon éducation. Mais si l'ouvrage ne vaut rien? je ne vendrai pas chat en poche.—Mais les convenances, les préjugés même ne s'opposent-ils pas à cette résolution sage en elle-même, qui contraste pourtant avec l'opinion qu'on doit avoir de toi?—le premier devoir est rempli, lorsque je gagne ma vie à la sueur de mon front. Je ne vis pas avec deux onces de pain.» (Nous étions au mois de mai 1795; j'étois rédacteur de la séance aux Annales patriotiques et littéraires; l'agiotage du papier faisoit monter mon traitement à un sou par jour.)

D'après ces réflexions, je me levai un jour à quatre heures du matin; je venois de faire imprimer des couplets contre l'agiotage; je vais les vendre; j'étois confus, mais il falloit manger. Je me mets à chanter: des pleurs rouloient dans mes yeux, pendant que le sourire s'épanouissoit sur mes lèvres. À six heures j'eus gagné cent écus en papier, et je retournai à l'assemblée. Ceux qui travailloient à d'autres journaux, dans la même loge que moi, se trouvoient heureux de partager mon pain; mais la manière dont je le gagnois, donnoit matière à un rire caustique qui me déplut. Au bout de quinze jours je cédai la place, et les laissai jeûner glorieusement. Au reste, la mauvaise honte et la crainte firent place à la tranquillité et à une vie pénible, mais moins austère. La multitude s'accoutuma à m'entendre; on me chercha une origine. Je m'étois prononcé contre les anarchistes: ceux-ci, pour me perdre, inventèrent sur mon compte cent fables plus honorables les unes que les autres. D'abord, ils me firent prêtre, pour avoir droit de me faire proscrire; puis attaché à la maison de Rohan; ensuite évêque, confesseur de nonnes[2], gouverneur de l'enfant d'un grand seigneur. J'ai donné l'énigme de toutes ces exagérations, en offrant l'analyse de ma conduite, imprimée, six mois avant mon exil, dans le Chanteur ou le Préjugé vaincu.

Je passe ici différentes anecdotes plaisantes, dont je me suis bien réjoui avec mes amis: car j'ai trouvé plus d'un homme sensible qui a secoué le préjugé, et m'a favorablement accueilli[3]. J'oserai même dire que je n'ai bien connu le cœur humain que dans cet état que la sotte vanité appelle abject, et que j'ai su honorer par ma conduite. Durant mon exil, j'ai consacré mes loisirs à recueillir tous ces traits; ils tiennent à la révolution, dont j'ai fait l'analyse. Il est prudent de laisser refroidir la lave du volcan. J'atteins le rivage; mon cœur, ivre de reconnoissance, est disposé à prouver au gouvernement qu'il n'a point fait un ingrat.


Cet ouvrage ayant été écrit dans les déserts d'une zone brûlante, peut bien n'avoir pas été dicté par une rigoureuse impartialité: les angoisses du malheur auront pu y laisser quelques traits acérés que j'aurois peut-être adoucis en France. J'ai pu, ne consultant que la position des déportés, peindre la conduite des agens sous des traits un peu sombres; je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits qui ne seroient que des erreurs involontaires, si je les eusse approfondis en homme d'état, si je les eusse vus dans leur cabinet.

Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la colonie, l'insubordination des noirs et des blancs, l'affreux mélange et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont affaire à des êtres si indolens, si peu conséquens avec eux-mêmes, qu'il faut souvent être un ange ou un Prothée pour se faire tout à tous: cette versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen, leur a beaucoup nui à nos yeux.