À Cayenne, Jeannet en a reçu de particuliers à notre égard. Le directoire vu le nombre et l'affermissement que prenoit la journée du dix-huit fructidor, n'a plus gardé de ménagemens, il nous a jettés dans une île déserte, en ne nous accordant que des ombres de justice, afin de se mettre au-dessus du châtiment. Il a paru se reposer sur la bonne foi de Jeannet, qui nous a montré peut-être malgré lui une verge de fer; il a changé notre séjour de Vasa en celui de Konanama. Desvieux a été chargé du détail avec le département, il ne vouloit pas faire le mal et n'a pas osé faire le bien.
La bonne volonté et la sage administration de Roustagneng, le mettent à l'abri des reproches; grâces à ses soins, Konanama a toujours été très-bien approvisionné de vivres. Beccard, Prévost, Gerner, seront moins coupables, si on veut scruter le cœur humain. Leur férocité est un crime local dont ils ne se fussent point entachés, si les déportés eussent été moins nombreux, si la mauvaise humeur n'eût pas jetté des deux côtés une pomme de discorde, si l'insalubrité, la misère, l'abandon, la nature du sol et du climat n'eussent pas influé sur leur tempérament et sur leur caractère; il auroit fallu être plus qu'homme, pour parer à tous ces accidens; l'hypocondrie ou la consomption sont les fléaux de la zone torride; si le lecteur se transportoit sur les lieux, il apprécieroit la force de mes raisons.
Les nègres ne sont nullement impliqués dans tous ces crimes, ce sont des êtres semblables à l'homme que la liberté rend méchans comme des tigres. Ils ont tourmenté ceux-ci comme il ont tourmenté Billaud et Collot, comme ils auroient tourmenté Robespierre, enfin ils gaspillent la liberté. Les derniers sous-agens ont tous été malades de la peste. Beccard et Gerner ont péri misérablement. Prévost est destitué quoiqu'il dise:—J'avois des ordres; ceux qui me les ont donnés, rejetteront sur moi l'animadversion publique, je m'y attends. Mais ils sont si justes, qu'il ne m'ont pas encore payé l'ouvrage des Larbets; ce plan qu'on improuve tant aujourd'hui a paru superbe à l'agent et à.....» (Jeannet a fait monter cet ouvrage à dix mille francs, le tout n'a pas coûté vingt-cinq louis[6]). «J'ai pu être trop sévère, mais si j'ai mal fait je ne suis pas seul coupable». Ces messieurs voudroient tout rejetter sur lui; tel fut le sort de l'amiral Thorinkton[7] et du fameux Lally. Louis quinze, après lui avoir donné par sous seing-privé, signé de lui et de la marquise de Pompadour, l'ordre de vendre Pondichéry pour huit millions, le laissa entre les mains du parlement qui, méconnoissant la signature du roi par une politique respectueuse pour le trône, condamna Lally à être décapité, et lui fit mettre un bâillon dans la bouche de peur que la vérité ne perçât[8]. Revenons aux déportés.
J'ai déjà dit qu'ils ne manquoient pas de vivres, je voudrois que leurs persécuteurs n'innovassent rien à leur ration dans le nouveau désert qu'ils vont habiter. Voici cette ration:
8 onces de pain, 12 onces de cassave ou coaq, 8 onces de viande, 2 onces de riz, 4/32me de tafia, 15 onces d'huile (qu'ils n'ont jamais eues cependant), et une livre de savon par mois. Cette ration étoit la même pour les 16 premiers. Billaud et Collot avoient cent francs par mois, les vivres, du vin au lieu d'eau-de-vie, et une case aux frais de la république. Au bout de trois semaines, on leur annonce qu'ils vont aller à Synnamari. Des architectes un peu plus habiles que Prévost y bâtissent de nouveaux karbets. L'épidémie fait trop de progrès pour retarder plus long-tems leur départ; il aura lieu dans cinq jours. À cette nouvelle ils élèvent les mains au ciel, ils s'embrassent et se trouvent à moitié guéris, ils soupirent après ce cinquième jour comme le cerf après une source d'eau vive.—Nous ne périrons donc pas tous, s'écrient-ils...!
Maintenant que le trépas et la vie ont posé les armes, voyons ceux qui restent sur le champ de bataille, depuis le 24 thermidor an 6 jusqu'au 5 frimaire an 7, (11 août, jusqu'au 25 novembre 1798.)
Liste des morts à Konanama, copiée sur les registres du garde-magasin et de l'inspecteur Prévost, rédigée par ordre alphabétique. Je marquerai les deux bâtimens de la Bayonnaise et de la Décade, qui les ont apportés, par les lettres initiales B...D.
LISTE ALPHABÉTIQUE
Des morts à Konanama, depuis le 28 thermidor an 6, jusqu'au 5 frimaire an 7; (15 août jusqu'au 25 novembre 1798.)
B.—Azaert, dit Azor (Pierre-Jaques), prêtre âgé de 51 ans, né à Haringhe, département de la Lys, mort de peste à l'hospice, le 29 brumaire an 7 (18 novembre 1798).