Ire. STROPHE.

Dispensateur de la lumière,
Maître absolu de nos destins,
Au feu de ces brandons agités par nos mains,
Épure et fais mouvoir cette sainte poussière;
Cadavres mutilés, de vos persécuteurs
Déjà vous obtenez vengeance.
L'Éternel chaque jour vous met en leur présence.
Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs.
Mais cette rive désolée,
Tremble et se ranime à nos voix...
Écoutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois
Il nous apprend leur destinée,
«Tous les tyrans de fructidor
»Pour un vaste cercueil vont échanger leur or...

2e. STROPHE.

»Près de vos cendres profanées
»Ces palmistes majestueux
»Seront baignés dans peu des pleurs de vos neveux.
»Dans les deux continens, vous aurez des trophées,
»Chaque goutte de sang injustement versé
»Est l'ineffaçable sentence
»Que la crainte en leur cœur vient de tracer d'avance.
»Et l'arrêt de leur mort ne peut être effacé.»
Que vois-je? ces ombres plaintives
Sont à demi dans leurs tombeaux,
L'un est rongé de vers, l'autre de ses lambeaux
Se couvre sur ces sombres rives.
Dans le bois tous semblent errer
Vers une source d'eau pour se désaltérer.

3e. STROPHE.

Au fond de la zone torride
Noyés dans un étang de feux,
Dans le fond d'un désert, vois deux cents malheureux,
Aux bords d'une rivière à leur palais aride
Remontant vers sa source elle apporte en grondant
Les flots d'une mer écumante.
Pour activer leur soif et leur fièvre brûlante
Neptune en leur gosier enfonce son trident.
Dans cette atmosphère embrasée
La mort étend ses vastes bras:
Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas,
Étourdis de leur destinée
Sur ton sein hérissé de dards
Vont se précipiter au plus beau des hasards[9].

4e. STROPHE.

(Péroraison.)

Mais leur voix nous rappelle encore...
«Que voulez-vous, braves amis?..
»Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis;
»Des beaux tems de Janus faites naître l'aurore
»Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier;
»Rendus dans le sein de la France
»Au plaisir du pardon immolez la vengeance,
»Et mariez enfin le myrte et le laurier...
.... Leur ombre s'échappe en fumée...
.... Revenus d'une douce erreur
L'amitié nous replonge dans un gouffre d'horreur;
Notre âme est presque inanimée...
Quand j'oublierai Konanama
À la clarté du jour mon œil se fermera...»

À ces mots, ils s'embrassèrent en pleurant, se mirent en route avec joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraçoit le souvenir de leur pays. Quelques-uns s'égarèrent dans le désert, d'autres se couchèrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent à la nouvelle destination, il en coûtera encore la vie à quelques-uns, mais on n'y regarde pas de si près. Les premiers malades étoient fort à plaindre, comme nous l'avions prévu; ils couchoient par terre sous des hangars, entassés dans une grande case qui est la première du village; plusieurs étoient rongés de vers; les autres furent déposés pêle-mêle dans l'église: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons du petit bourg et des environs. Les plus indigens restèrent provisoirement dans l'église, avec les futailles et le reste de l'attirail de Konanama.