Cointet avoit succédé provisoirement à Jeannet. La colonie étoit en combustion; ils s'attendrirent d'abord sur le sort des nègres que le gouverneur protégeoit d'un côté et punissoit de l'autre. Chaque jour voyoit éclore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux, sonda les deux déportés l'un après l'autre; comme ils s'étoient divisés sur le bâtiment, il les avoit séparés à Cayenne; Collot fut mis d'abord au collège, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au gouverneur; l'autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n'ayant fait qu'empirer le mal, Collot proposa l'établissement des maisons de correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des centaines de coups de nerf de bœuf.
Il tomba malade et son collègue aussi, et ils furent mis à l'hospice. Les sœurs frissonnoient à leur aspect, comme un voyageur sans armes à la vue d'un lion ou d'un gros serpent qui passent fièrement à sa rencontre en levant leur tête écaillée ou leur crinière à demi-hérissée; les curieux les visitoient comme des bêtes fauves dans une cage de fer; les observateurs les approchoient pour les approfondir et les juger. Un soir Billaud vint se joindre à des colons qui faisoient l'office de garde-malades auprès d'un habitant qui avoit été tourmenté pendant la journée de crises très-violentes; un léger sommeil l'ayant surpris avec la nuit, ses gardiens s'étoient retirés à l'embrasure d'une croisée voisine; la conversation étoit peu animée, et Billaud, à chaque minute, alloit sur la pointe du pied entr'ouvrir doucement les rideaux du malade.... revenoit sans bruit, la main sur ses lèvres, en disant: Taisons-nous, il dort. Un des colons le prend par la main, fait signe aux autres.... Tous se réunissent au bout de la salle.....
«Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger, de sang-froid, tant de milliers de victimes, parmi lesquelles vous deviez avoir quelques amis?»—Il le falloit d'après le système établi; si vous en connoissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma conduite.—Ne nous parlez pas d'un système qui ne peut être cimenté que par le sang; un gouvernement de cette sorte, le crime à part, ne pose que sur des bases ruineuses, ou, pour mieux dire, sur des échasses, et vous ne pourrez disconvenir que les architectes d'un pareil édifice ne soient responsables même de son succès momentané; à plus forte raison de sa chute, et enfin de son entreprise.—Faites le procès à la république, si vous voulez faire le mien.—Quelle identité, s'il vous plaît?—Quand la moitié de l'état dispute ses droits à l'autre moitié, quand la guerre intestine communique ses flammèches à celle de l'extérieur, quand l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos têtes, quand le bronze retentit jusque dans l'enceinte des loix, quel parti faut-il prendre?—Il n'est plus tems de choisir en ce moment, mais il falloit prévoir ces crises.—Nous ne l'avons pas fait, et la rage dans le cœur, nous nous sommes battus comme des lions; des mesures énergiques ont étouffé les séditieux de l'intérieur, tandis que nous portions nos regards au-dehors.—Bien raisonné: mais qui vous a confié cette autorité suprême?—Le peuple.—Mais le peuple qui vous l'a refusée a été emprisonné, égorgé, en proie à la guerre civile; la majorité de vos collègues a été chassée et suppliciée par vous; vous vous trompez donc en mettant le peuple de votre côté?—S'il n'y étoit pas, pourquoi avons-nous été les plus forts pour décréter la république, fixer le sort de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement révolutionnaire; enfin pour pousser nos opérations, sinon à leur fin, du moins à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder?—Ce pourquoi fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre compte. Le pourquoi du vainqueur est la loi du plus foible. La mort de Lucrèce servit de prétexte à Brutus pour s'élever contre Tarquin. La mort d'Isménie assura le triomphe de Léonide. L'autorité des trente tyrans fut légitime à Athènes, tant qu'ils purent la maintenir. L'origine des différentes formes de gouvernement est presque toujours l'effet de la témérité, du hasard et quelquefois de la nécessité. À Rome, une femme violée renverse le trône; à Carthage, la guerre civile et la mauvaise foi changent le siège des suffètes en dais royal. En Égypte, un oracle mal interprété ou mal entendu, donne à Psammenit seul les douze palais de ses collègues, au moment où ceux-ci alloient l'égorger. À Syracuse, l'inconstance et l'esprit remuant de la populace forcent Gelon de forger un sceptre et de porter le diadème. De nos jours, les cantons helvétiques, à la voix d'un personnage obscur, se révoltent, se coalisent, et se délivrent de l'autorité impériale; partout le succès légitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuyé un revers, dit ensuite comme vous: Vous me punissez: Pourquoi ai-je été maître? C'est que le peuple étoit de mon côté, s'il n'y est plus aujourd'hui, dois-je en être victime?»
»Non; mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine quel usage vous avez fait de votre victoire. Le pourquoi devient un chef d'accusation quand vous avez abusé du droit de vie et de mort que vous aviez usurpé. L'arbitraire de votre conduite illégitime vos succès. De l'acte je remonte à la cause, quand l'un et l'autre sont également injustes, vous avez volé le pouvoir au parti même qui succombe avec vous, et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation générale contre vous (ici suivit le tableau du régime de la terreur avec des apostrophes vives et injurieuses à cet exilé.) Vous avez donc visiblement abusé d'un pouvoir que vous pouviez mériter par un bon usage. Nous ne concevons rien à votre flegme! Si vous avez puisé dans la philosophie moderne le secret d'anéantir les remords, cette philosophie est le plus grand fléau de l'univers. Mais comment concilier votre logique et votre innocence avec le trouble de votre collègue; peut-il être coupable d'avoir exécuté vos ordres?—À ces mots Billaud tournant fièrement la tête sur Collot qui dormoit sur un lit voisin, s'écria: C'est un lâche, il a fait son devoir comme moi, j'ai voulu être républicain et si j'étois à recommencer je ne dis pas ce que je ferois, je n'aurois plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n'en connoissent pas le prix. Pour nos intérêts et pour le bonheur des deux mondes, je voudrois modifier à l'infini le décret du 16 pluviose an II. Ce fatal décret qui met la bride sur le col aux nègres, est l'ouvrage de Pitt et de Robespierre.» La conversation reprit avec plus de chaleur sans que Billaud refusât son estime à ceux qui lui parloient si durement.
Jeannet, retourné en France auprès du directoire installé à la fin de 1795, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un coup de foudre pour ces deux exilés.—Hélas! s'écria Collot, nous sommes perdus, Jeannet croit que nous avons trempé dans la mort de Danton; pour moi, j'en suis innocent. Cointet part; Jeannet les consigne chez eux; au bout de cinq jours ils doivent quitter l'île..... Ils ne sortoient jamais sans escorte. C'étoit une garde d'honneur sous Cointet, qui se changea en janissaires, sous son successeur; leurs guides leur chantoient le Réveil du peuple, et les jeunes gens qui les entouroient faisoient chorus.
Victor Hugues, agent de la Guadeloupe, qui devoit sa promotion à ces exilés apprit en frémissant la manière dont Jeannet se conduisoit à leur égard. Une goëlette de Cayenne arrive à la Guadeloupe. «Il ne tient à rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capitaine. Votre Jeannet est un royaliste que j'aurois du plaisir à faire fusiller, il se venge sur les plus purs patriotes.» Il remit des malles, des fonds et des lettres pour ces deux exilés, avec une grande semonce à Jeannet qui ne fit qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne sur-le-champ.
Leur système avoit donné une si odieuse célébrité à leurs personnes, qu'au moment de leur départ, toute la ville accourut au rivage en élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvroit sa figure de sa longue redingote liserée de rouge.
Billaud tranquille marchoit à pas comptés, la tête haute, un perroquet sur son doigt qu'il agaçoit d'une main nonchalante, se tournant par degrés vers les flots de la multitude à qui il donnoit un rire sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvroit que par ces mots à qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un homme de son caractère: Pauvre peuple!... Jacquot!.... Jacquot!... Viens-nous en, Jacquot!.... Quelques partisans les suivoient de loin la larme à l'œil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment Billaud avoit tant d'expression dans ses traits, que d'un même regard il disoit au peuple: Vous brisez mon idole, parce qu'on vous l'ordonne, et à ses affidés: Ne vous découragez pas, notre parti triomphera et ces malédictions se changeront en hommages. Il marchoit à quelque distance de Collot, le fixant toujours d'un air de pitié et d'indignation.
Jeannet les relégua d'abord sur la sucrerie de Dallemand, séquestrée alors au profit de qui de droit, parce que la propriétaire étoit restée en France où elle avoit fait un long séminaire en prison durant le régime de la terreur. Billaud voyoit son collègue avec indifférence; ils étoient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement leur donnoit douze cents livres de pension, le logement et les vivres.
Malgré ces prérogatives ils ont toujours été exécrés des blancs et des noirs, qui ont constamment refusé tout ce qu'ils leur offroient. Ils écrivoient souvent, ils savoient toutes les nouvelles malgré la surveillance de Jeannet. Collot[3] avoit commencé l'histoire de la révolution; il la suspendoit souvent pour envisager son sort....—Je suis puni, s'écrioit-il, cet abandon est un enfer. Il attendoit son épouse ou son retour, son impatience lui occasionna une fièvre inflammatoire. M. Gauron, chirurgien du poste de Kourou, fut mandé; il ordonna des calmans et d'heure en heure, une potion de vin mouillé de trois quarts d'eau; le nègre qui le gardoit pendant la nuit, s'éloigna ou s'endormit. Collot dans le délire, dévoré de soif et de mal se leva brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liqueureux, son corps devint un brasier, le chirurgien donna ordre de le porter à Cayenne, qui est éloigné de six lieues. Les nègres chargés de cette commission, le jettèrent au milieu de la route, la face tournée sur un soleil brûlant. Le poste qui étoit sur l'habitation, fut obligé d'y mettre ordre; les nègres disoient:—Yé pas vlé poté monde-là qui tué bon Dieu que hom. (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la religion et des hommes).—Qu'avez-vous? lui dit en arrivant le chirurgien Guisouf.—J'ai la fièvre et une sueur brûlante.—Je le crois bien, vous suez le crime. Collot se retourna et fondit en larmes; il appeloit Dieu et la Vierge à son secours. Un soldat à qui il avoit prêché en arrivant le système des athées, s'approche et lui demande pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquoit quelques mois auparavant?