Je n'ai jamais vu de crise plus critique que celle de Cayenne à cette époque; l'agent et sa cour, d'un côté, ne voyoient que la mort; les habitans et les déportés que le pillage et le meurtre. Chaque jour éclairoit de nouvelles persécutions. L'agent scrutoit jusqu'au fond de l'âme tout ce qui l'entouroit; il arrachoit les habitans et les déportés de leurs retraites; il les incarcéroit sans raison et les relaxoit de même; il s'enflammoit, s'appaisoit, proposoit des mesures, les combattoit, les adoptoit, les rejettoit dans le même instant; enfin, nous vivions dans le désespoir et l'effroi.

Il feignit de battre en retraite pour revenir à la charge et frapper un coup sûr dans le silence. Il se décida à déporter tous ceux de l'état-major du bataillon d'Alsace dont il avoit quelque chose à redouter. Le mécontentement éclata, il venoit de faire embarquer son père et son épouse et sa fortune. Les habitans les firent revenir à terre, alors le terrible agent devint doux comme un mouton. Cette nouvelle se répandit dans les cantons.

Nous commencions à respirer; je demeurois à quatorze lieues de la capitale: j'écrivis à un ami que j'y avois, pour lui demander des nouvelles de Burnel dont je ne faisois pas l'éloge. On nous avoit assuré qu'il étoit suspendu, j'en félicitois le peuple de Cayenne. Burnel plus soupçonneux depuis cette crise étoit aux aguets; il prit la boëte, ouvrit ma lettre, la remit à son adresse, se la fit apporter par la personne à qui elle étoit adressée, et m'envoya chercher en diligence par un capitaine et six gendarmes qui avoient ordre de faire une visite domiciliaire pour prendre ce qu'on vient de lire, car j'en étois resté à cet endroit de notre malheureuse histoire qui fut adroitement soustraite par madame Givry.

On me traîne de cachots en cachots, les fers aux pieds et aux mains, j'arrive au Dégras de Cayenne à la nuit, après avoir fait douze lieues dans cette journée à l'ardeur d'un soleil brûlant, à travers des sables mouvans et des nuées de maringouins. En débarquant, quatre grenadiers me conduisent à la geôle; le concierge me connoissoit, sans m'avoir jamais vu. Il aide à mes guides à décliner mon nom.... «C'est Pitou de Kourou, il m'est recommandé depuis trois jours... L'agent m'a dit de l'enfermer dans un cachot nègre, les fers aux pieds et aux mains; je n'en ferai rien,» me dit-il tout bas. Quand les grenadiers furent partis, il fit nétoyer une chambre au milieu de la galerie et me fit coucher sur des planches, en me disant: C'est tout ce que je puis faire sans me compromettre.

Le lendemain, à onze heures, un gendarme et quatre grenadiers viennent me chercher pour aller chez l'agent. J'étois obsédé de fatigues. Une foule de monde de toute couleur et de toute espèce me fixoit jusqu'au fond de l'âme. On m'introduisit ainsi, comme un grand coupable, dans la chambre du conseil de l'agent. Robert, toute la justice, toute la police et tout l'état-major de Burnel se promenoient en l'attendant. Je m'arrête au milieu de la salle, les yeux fixés sur une espèce d'homme ou de cyclope; c'étoit Malenfant qui me faisoit signe de le suivre dans une chambre voisine; je reste immobile en souriant; l'adjudant de Burnel, Morsy, chapeau bas, se tenant éloigné du cercle, fait signe aux grenadiers de se mettre en sentinelle aux portes, pour préparer les voies à l'agent qui vient en grand costume, me toise, me demande mon nom.—Tirant ma lettre de sa poche: «Reconnoissez-vous cette lettre?—Ouvrez-la.—Oui... c'est ma signature, je ne l'ai jamais niée.—Je vous sais gré de votre franchise.—La franchise et la probité doivent être si communes qu'on n'en doit savoir gré à personne. Cette lettre fut dictée par un juste désespoir. Depuis six mois, vous vous étudiez à nous torturer; vous menacez tout le monde de la mort; je n'ai qu'une grâce à vous demander, c'est de m'accorder cette mort, je ne vous maudirai plus, et cette lettre aura produit l'effet que je désire.—Quel courage! Je ne vous connoissois pas, et vous, me connoissiez-vous?—Je ne vous ai jamais vu, mais j'ai des griefs personnels contre vous.—Vous allez me les dire?—Avec plaisir et vérité...... Quand vous arrivâtes ici le 15 brumaire an 7, votre premier mot fut le bonheur de la colonie; tout le monde vous bénissoit: je vous adressai une pétition pour obtenir les vivres à Synnamary ou à Kourou, à la case Saint-Jean où nous étions trois malheureux valétudinaires, sans plantations, sans vivres, sans argent, sans linge et sans cultivateurs.

»Le plus fort des trois pouvoit à peine donner à boire aux autres; l'hôpital nous étoit interdit, comme il nous l'est encore; nous n'avions plus rien à vendre; nous n'avions point de cassave. Le seul habitant que nous connussions en avoit déjà pris deux d'entre nous à sa charge. Le maire de Makouria, qui en avoit réchappé un autre de la mort, m'engagea de vous adresser une pétition; je la lui remis, il vous la présenta, vous mîtes au bas néant à la requête..... Nous fûmes obligés, pour vivre, de nous jeter aux genoux des habitans, dont les plus voisins sont à deux et trois lieues..... Si nous étions prisonniers en France, nous serions nourris, et nous sommes à quinze cents lieues de nos familles, ensevelis dans un désert, confiés à un préposé du directoire, qui nous refuse les vivres..... Qu'il me soit permis de vous rappeler votre proclamation du 4 floréal; après avoir fait planer la terreur sur la tête de tout le monde et sur-tout sur la nôtre, vous rendez les colons, qui ont retiré quelques-uns de nous, responsables de nos gestes; par votre arrêté du 8 vendémiaire an 8, vous reprochez aux habitans d'avoir fait des faux pour retirer des déportés, et si les déportés osent sortir de ces habitations d'où vous les chassez par ces mots, vous leur interdisez Synnamary et vous les menacez de les fusiller; vos agens en font autant à ceux qui sont échappés de Konanama; de tous côtés, nous ne voyons que le désespoir et la mort.... C'est le sujet de la lettre que vous me présentez.... Je m'étonne d'ailleurs de voir cette lettre en vos mains; si vous n'aviez pas violé le secret des postes, elle devroit vous être inconnue; vous pouvez m'assassiner, mais non me juger sur une pareille pièce. Quand vous écrivez à vos amis tout ce que vous n'avouez pas en public, si la lettre tombe en d'autres mains, elle est réputée non-avenue; c'est le secret de la pensée. Le directoire qui vous a délégué, a prononcé sur ce fait. Prodon avoit écrit contre Barras, avant le dix-huit fructidor; la lettre fut saisie et l'accusé mis en jugement. Le tribunal prononça qu'il n'y avoit pas lieu. Prodon a été déporté, non comme écrivain contre le gouvernement, mais comme agent perturbateur.»

Burnel ouvrit ma lettre, harangua les grenadiers contre moi, tira le code pénal de sa poche et la loi du 23 germinal contre les abus de la presse, me la relut et termina par ces mots: «Je ne me souviens point de votre pétition, mais en tout cas j'ai eu tort de n'y pas faire droit...... Le commissaire national vous a expliqué ma volonté; la justice me vengera de votre scélératesse, et votre sort terrible apprendra à vos confrères à ne jamais parler de moi ni en bien ni en mal.—Mon sort apprendra! vous le préjugez donc, citoyen agent; dans ce cas, je suis jugé d'avance.—Vous pouvez choisir un défenseur officieux.—Je me défendrai moi-même.» À ces mots il s'éloigna, et je fus reconduit au cachot. Le complaisant Robert me suivit de près pour dire au geôlier, de la part de Burnel, de me mettre les fers aux pieds et aux mains. Le geôlier n'en fit pourtant rien; il me tint seulement au secret.

Ma chambre confinoit à celle des matelots du Danois que montoit la famille de Burnel. Il n'avoit plié que pour ressaisir son autorité et ses richesses mal acquises. L'insurrection étoit amortie, et le Danois alloit mettre à la voile pour fréter cette famille aux abois. Malenfant, Magnier et sa femme alloient partir aussi. L'agent déclara qu'il ne s'occuperoit de la colonie qu'après le départ du Danois. Pendant dix jours, le départ de madame Burnel fut la grande affaire d'état.

Le 1er brumaire, un cultivateur du citoyen Bremont, nommé Gourgue-Barnabé, étoit arrivé à la geôle pour être conduit de là à la maison de correction de la Franchise. Ce nègre sachant que l'agent pouvoit casser le mandat du juge de paix, profita d'un peu de liberté que lui donna le chef des forçats, pour aller demander sa grâce. Il étoit mis en couvreur; il entre sans difficulté, les sentinelles le prenant pour un ouvrier de la maison; il demande l'agent à un de ses domestiques, qui lui montre son cabinet. Burnel étoit seul, et très-occupé à compter des piastres qu'il tiroit d'un grand pagara pour les jeter dans un matelas de coton.—Bonjour, citoyen l'argent.—Bonjour, bonjour; quarante-cinq, quarante-six.—Citoyen l'argent.—Qui êtes-vous, mon ami? qui êtes-vous? Trois cent quarante-cinq, six, soixante; vous êtes marron, mon ami, vous êtes marron; vous vous êtes sauvé de chez votre maître.—Non, citoyen l'argent;—QUATRE-VINGT-DIX.... SEPT CENTS...... ET QUINZE...... SEPT ET QUINZE.... VINGT-DEUX..... Que me voulez-vous, mon ami, que me voulez-vous? Allez, allez, j'arrangerai votre affaire..... Revenez dans quatre jours, madame Burnel sera partie....—Mais je serai à la Franchise..... Le commandant de place arrive; le salut de la sentinelle réveille Burnel; il s'élance de son cabinet, le ferme et se promène dans la chambre du conseil avec le commandant; le nègre attendoit sa décision dans une encoignure de la salle. Burnel le congédia en lui disant de revenir dans cinq jours. Le pagara pouvoit contenir 35 à 40,000 liv. La renommée a publié que madame Burnel emporta quelques animaux empaillés, parmi lesquels étoit un chat tigre, rembourré de quadruples. C'est un conte; car on doit la vérité à ses amis comme à ses ennemis.

Le 26 octobre, 4 brumaire au soir, madame Burnel et sa suite mirent à la voile avec tant de précipitation, que le capitaine oublia ses passe-ports sur le bureau de l'agent. On eut toutes les peines du monde à les rejoindre; et du fond de mon cachot, je me suis réjoui un moment, dans l'espoir que la fortune du pirate passeroit à d'autres corsaires. Je restai au cachot, couché sur les planches, jusqu'au 9 brumaire..... J'étois malade, Burnel m'envoya à la Franchise, et pour me rétablir, me condamna à travailler au dessèchement des marais de cette habitation, acquise à la république par l'émigration forcée du propriétaire. La Franchise est à neuf milles de la ville de Cayenne, et à deux milles hors de l'enceinte de l'île, au bord de la rivière de Roura. Cet établissement a été inventé par Collot-d'Herbois. Les nègres condamnés aux fers ou à la police correctionnelle, y sont envoyés pour un tems plus ou moins long; ils reçoivent quatre-vingts coups de fouet le premier jour de leur arrivée, et soixante le jour de leur sortie. Leur travail est de 120 toises de long sur une de large, à nétoyer dans les vases. Ce terrain vaste et extrêmement fertile, est dans un bas-fond sous l'eau, entouré de digues très-bien entretenues; l'air qu'on y respire est méphitique, et les nègres libres attachés à cette culture, sont presque tous attaqués de l'épian, branche de peste communicative qui ne guérit qu'au bout de trois ans, et toujours après avoir rongé quelques extrémités des pieds ou des mains.