Il me restoit cent questions à lui faire, mais je craignois de le choquer; je m'étendis sur une autre matière qui devoit lui paroître moins sacrée, sur la forme de leur gouvernement monarchique et héréditaire; je croyois que ces lois étoient l'effet du hasard.—«Êtes-vous libres, lui dis-je, sous un chef dont la volonté lui sert quelquefois de règle?—Si nous étions tous maîtres, personne ne nous défendroit contre les méchans; l'enfant au berceau seroit étranglé ou volé par le plus fort; nous serions toujours en guerre.—Mais au lieu d'un maître, que ne choisissez-vous plusieurs Banarets qui seroient chargés tour-à-tour de vous représenter vos lois? par ce moyen vous seriez capitaines tous les uns après les autres.—Nous nous égorgerions sans cesse pour faire des choix. L'un nommeroit Flamabo et l'autre Hyram: l'envie de commander nous empêcheroit d'être heureux, chacun feroit des lois selon ses intérêts ou ses caprices; à force d'ajouter ou de retrancher, nous finirions par n'en plus avoir et par ne plus nous entendre; c'est pour éviter cette contagion, que certains blancs, venus du côté du soleil levant, ont apportée aux bekets des côtes, que nous nous sommes enfoncés dans les terres. Ils disent qu'ils ont apporté la liberté, mais nous l'avons toujours eue; nous vivons sans ambition, nous aimons la paix, nous ne connoissons pas ces petits morceaux de blanc et de jaune où l'on voit le visage d'autres blancs[17]. Ils ne peuvent se passer de ces rassades, et nous savons nous contenter des plumes que nous arrachons aux aras, aux flammans, aux aigrettes, aux tokokos, aux coqs de bois et de roches, aux cardinaux, aux bluets. Nos colliers et nos bracelets sont des cailloux que nous détachons du sommet des montagnes où le Tamouzy vient se reposer. Nos cœurs nous font un devoir d'aimer celui qui veille sur notre peuplade, et de songer à ses besoins et à sa parure. Puisque nous ne sommes heureux que par lui, il est juste qu'il le soit par nous. Il n'a pas dépendu de vos blancs, venus du côté du soleil levant, de s'emparer de nos volontés pour nous donner des rois de leur main; ils nous ont chargés de promesses, d'habits, de lois nouvelles, mais nous tenons à notre roi; nous n'en voulons pas plus changer que de Dieu.»
Une députation de la peuplade voisine venoit délibérer sur les affaires du gouvernement; le début me parut original, c'étoit un triomphe. Ils avoient remporté une victoire complète sur les Androgos, peuplade de mangeurs d'hommes..... Les Perses et les Grecs, porteurs de bonnes nouvelles, se paroient de chapeaux de fleurs, et se faisoient précéder de fanfares pour entrer à Athènes, à Lacédémone, à Suze ou à Ecbatane.
Leur musique est quelquefois aussi monotone que leur individu: un gros roseau long d'un pied, leur sert de clarinette et de basson; leurs lèvres et leurs gosiers modifient les sons; leur octave se réduit à trois tons; leur flûte n'a qu'un trou près de l'extrémité opposée à l'embouchure; elle ressemble à nos flûtes de berger. Son soupirail est ouvert de quatre doigts. Ils imitent les instrumens à cordes avec des lianes plus ou moins tendues et attachées à des cercles. De ces orgues naturelles et agrestes, ils tirent des sons aigus et plus ou moins agréables. Leur tambour de basque est une peau de tigre autour d'un cerceau percé dans son contour de distance en distance, où ils passent des rocailles percées pour former le son des cymbales; ils attachent encore à deux piquets de petites lianes sèches et flexibles, pour imiter les violoncelles. La cadence, le rhythme, la mesure leur sont naturels; ces cacophonies ne sont pas aussi discordantes qu'on le croiroit.
Le charme que je trouve à ces accords me fait souvenir de ce que Gresset dit de l'harmonie: quand on l'analyse ou qu'on la calcule, la science de l'algébriste est le bourreau de l'oreille. La nature, chez certains hommes, est charmante dans son négligé; si l'art peignoit ses cheveux, elle deviendroit guindée. Ainsi Jacques Borel (dit l'auteur du Géographe Parisien, tome 1er.) mourut en 1616, dans la faveur de la reine de France, Marie de Médicis, et des reines de Naples et d'Espagne[18], dont il avoit été le maître de danse. Quoiqu'il fût petit, bossu, borgne, d'une figure des plus hideuses, que ses jambes fussent contournées en cercles, et qu'il ne connût pas une note de musique, il composa plusieurs contre-danses et menuets, qui firent dans le tems l'admiration des plus grands maîtres.
Le sujet de la mission, expliqué par une danse en forme de chaconne, fut suivi d'une réciprocité de politesses. Les envoyés venoient, au nom de leur chef, promettre alliance, amitié, protection à notre peuplade. Le roi ordonna un grand festin, qui devoit durer trois jours, suivant l'usage. Les envoyés reçurent pour présent, des flèches, un arc artistement travaillé, un perroquet tapyré[19] et une peau de tigre, dont les mâchoires desséchées laissoient voir ses dents aiguës et plus blanches que l'ivoire.
La musique, la danse, la table, les liqueurs occupent nos momens de sommeil. Le Sura est entouré de feux dont la fumée sert à chasser les moustiques, insectes qui obscurcissent l'air, et dont la piqûre fait enfler comme un bœuf. J'avois remarqué qu'avant le bal tout le monde s'étoit tenu à l'écart, excepté les jeunes garçons, qui avoient paru seuls au milieu du Sura, préludant comme les athlètes par un gymnase de course et de lutte.
Mon Indien m'avoit fait cacher comme les autres, en disant que si j'avois l'imprudence de regarder avant le moment, je serois affligé de quelque grand malheur. Ainsi nos gens simples en Europe attachent leur destinée aux bonnes ou mauvaises herbes. La superstition a des temples dans les quatre parties du monde.
Comme l'âge n'a point glacé mes sens, je ne suis pas dispensé de danser avec les envoyés. Après avoir choisi celle qui m'a fait le battu content, je me cache auprès de mon guide pour me livrer au sommeil. Mais le spectacle toujours nouveau d'hommes nus en présence les uns des autres, qui de la fureur passent à l'amour, à la joie, à l'ivresse, à la chasse, à la table, à la justice, au concert, suspendoit mes paupières. N'avez-vous jamais entendu les concerts des blancs des côtes? dis-je à Hyroua.—«Je crois que ces blancs descendent du Tamouzy ou de l'Hirouca: par des lignes rouges ou noires tracées sur un petit morceau de blanc, ils se disent ce qu'ils font à vingt et trente journées de chemin; je crois qu'ils mettroient sur leur morceau de blanc jusqu'au langage de nos oiseaux.» Plus je m'efforçois de lui démontrer la simplicité de ces inventions, plus il m'en prouvoit la sublimité par son admiration. Je m'offris de l'instruire; il s'y refusa d'abord, disant qu'il ne méritoit pas de devenir le fils du grand Dieu; quand je l'eus convaincu qu'il pouvoit le devenir sans crime, que le Tamouzy lui accorderoit sa faveur, je m'étudiai à lui faire comprendre que l'habileté de l'homme consiste à distinguer la différence des signes, puis à leur donner un nom, comme à un poisson, à un oiseau, à un arc, à un boutou. Le respect balançoit dans son âme le plaisir de s'instruire.
La familiarité que nous avons avec les sciences nous les rend si usuelles, que nous faisons quelquefois moins d'attention à leur sublimité qu'à la profonde ignorance de ceux qui en sont privés: l'homme de cabinet, circonscrit dans un grand cercle de connoissances spéculatives, ne se figure pas toute la différence qu'il y a d'homme à homme; et l'admiration de mon Indien pour l'écriture, l'étonnera autant que j'admire ses lumières.
Les Chinois, en voyant un de nos musiciens copier et exécuter dans cinq minutes un air qu'ils avoient été plusieurs années à apprendre, tombèrent à ses genoux en baisant son papier, ses mains et ses vêtemens, comme s'il fût descendu du ciel. (Extrait des Relations de la Chine.)