La corvette la Bergère, qui croisoit depuis un an, reparut, et apporta 70 mille piastres. H...... la croyant trop endommagée pour repartir en croisière, résolut d'abord de la renvoyer en France chargée des déportés, il les en informa; cinq jours après, il n'en fut plus question; il nous a leurrés ainsi tous les mois.

Le consul n'a reçu nulle part de vœux plus sincères pour sa conservation qu'à Cayenne, dans les karbets des déportés, sous la férule d'un pareil agent. La nouvelle de l'explosion de la machine infernale, en nous glaçant d'effroi, nous fit redoubler de ferveur. Chacun se sauvoit à quelque prix que ce fût; un bâtiment alloit à vide à New-Yorck, je me concertai avec certains amis, je leur fis part de mes craintes, je me mis en mesure pour partir. Ce n'étoit pas une petite affaire; jadis j'étois débarqué à Cayenne avec quarante sols, je n'avois pas eu trois louis en ma possession depuis trente mois, j'étois tout nu, et je voulois partir pour New-Yorck, c'est-à-dire, pour un pays où je ne connoissois personne, où je ne pouvois pas demander mes besoins. Ces ancres de misère ne purent me retenir à Cayenne. Nous étions à la moitié de l'année, je séchois d'impatience. Sept de mes camarades étoient déjà sur la feuille du départ, je fis le huitième. H..... nous délivra des passe-ports, où il inséra une clause qui nous dénuoit de tout secours auprès des consuls français dans les États-Unis. La voici:—Laissez passer les citoyens déportés rappelés, retournant volontairement en France, par les États-Unis, où il ne leur sera rien dû pour frais de séjour et de passage, etc. Plus il semoit d'épines devant nous, plus nous franchissions les obstacles.

Nous mîmes à la voile trois jours de suite, sans pouvoir sortir du port; le quatrième, en voulant gagner le large, nous échouâmes six pieds dans la vase à l'embouchure de la rivière de Cayenne. C'étoit le tems de l'hivernage, nous fûmes assaillis d'une tempête, et d'un raz de marée si fort, que nous pensâmes être moulus sur ces côtes que nous avions tant de désir de quitter. Le bâtiment avoit éprouvé de si violentes secousses, que deux passagers se débarquèrent, Monsieur Tournachon, colon de Cayenne, et Dechapelle Jumignac, déporté comme nous; quatre autres, pour assurer leur vie, vouloient faire de même le sacrifice de leur passage qui nous revenoit à près de 500 francs.

Enfin, le 26 mai 1801 (7 prairial an 9), le capitaine Prachet nous remit à flot à cinq heures du soir; nous mouillâmes en face de Makouria, et, le lendemain à midi, nous mîmes à la voile...... Nous ne restions plus que sept déportés, un habitant de Cayenne et un Rochefortain, bijoutier, venu sur la Dédaigneuse pour s'établir dans la Guiane.

MM. Bodin, curé de Voide; Dezanneaux, vicaire de Nuel; Naudeau, curé de Tessonière; Laisné, curé de St. Julien de Vouvantes; Duchevreux l'Ecreviche, minime desservant de Changi près Châlons-sur-Marne; Deluen, âgé de 64 ans, prêtre de Nantes; Doru, âgé de 70 ans, chanoine de Châteaudun; Pitou, de la même ville, résidant à Paris; Badoir, soldat retiré, colon repassant en France pour sa santé et pour recueillir une succession, et Leroux, bijoutier, venu librement à Cayenne.

Tendimus in Latium... nous voilà en route pour France; une brume épaisse nous dérobe déjà Cayenne; il vente bon frais, nous rangeons la côte; l'embouchure des rivières de Kourou, Synnamari et Konanama nous laissent un sombre dans l'âme. Les manes des martyrs pour la religion disent à nos cœurs: «Vous quittez donc ces climats où nos cendres reposent en paix! dites à nos familles de pardonner à nos ennemis; nous vînmes ici 329, la moitié a été moissonnée en un clin d'œil; portez nos noms en France, et n'oubliez pas que vous laissez dans ces déserts des compagnons d'infortune qui sécheront encore ici long-tems en soupirant sans jalousie après votre bonheur.......»


Le lecteur effrayé des listes qu'il a vues, seroit tenté de croire que la Guyane est l'antre du Cyclope où personne ne peut aborder sans être dévoré. Le désert est affreux; mais tout pays qui n'est pas défriché, où les hommes entassés, se croient envoyés à la mort; où le chagrin, poison subtil, les étreint en arrivant; ce pays, fût-il les silencieux vallons chantés par nos poètes, moissonnera toujours la moitié de ses colons. Cayenne et la Guiane, par leur site embrasé, exigent plus que les autres climats, de ménagement et de résignation de la part des arrivans; mais on y vit comme ailleurs, quand on est sobre, et qu'on ne se frappe pas de l'idée d'une mort infailliblement prochaine. La consomption nous avoit presque tous atteints. On va voir que les déportés répartis chez les habitans, loin de Konanama et de Synnamari, ayant le vivre et une espèce de liberté, n'ont pas été plus ménagés que les autres. Ce sombre tableau sera bientôt nuancé d'une lumière douce à tous les cœurs sensibles. Ceux que leur courage et la Providence ont fait demeurer après nous, lors du traité d'Amiens, ont presque tous abordé à la Martinique, où la famille de notre auguste souveraine leur a tendu les bras, et fourni les moyens de revenir dans leur patrie.

Premiers déportés par la loi du 19 pluviose an V.

Sur la corvette la Vaillante. Arrivés à Cayenne, le 12 novembre 1797.